Pourquoi intégrer des bruits dans un morceau "musical" ?
Parce que ça va apporter une épaisseur, des ambiances
que je ne pourrais ou ne saurais pas produire avec des instruments
de musique, même s'ils étaient utilisés contre-nature.
Mais ce n'est pas toujours nécessaire ni systématique,
sauf pour certains groupes dont c’est la marque de
fabrique... Pour moi, tout ça mérite l'appellation de "musique" ;
un quatuor de marteaux-piqueurs reste de la musique.
Parce que c'est un quatuor ou parce
que, même
lorsque vous entendez des marteaux-piqueurs dans la rue,
vous considérez le son que vous entendez comme de
la musique ?
Non ; pour moi la musique est volontaire, associée à la démarche
- qu'on peut trouver intéressante ou pas - de faire une
oeuvre avec ça. Réunir quatre marteau-piqueurs
salle Pleyel relève clairement de l'art!
Le bruit est donc lié à une non-intentionalité ?
Je crois ; dès qu' on extirpe ces sons
pour les intégrer à une oeuvre, ils deviennent
de la musique. Si on considère que tout bruit est de la
musique, le musicien absolu c'est dieu ou la nature...
Le but de certains bruitistes n'est-il pas justement
d'amener à une telle prise de conscience ?
L'idée de dire aux auditeurs "écoutez votre
environnement et vous n'allez plus le subir mais au contraire
le trouver sublime" ne me convainc pas vraiment, je le trouve
même parfois un peu hypocrite...
Le bruit est-il à la musique ce que l'abstraction
est à la peinture ?
Quelle drôle de question... L'abstraction existe déjà en
musique, c'est la musique non-narrative ; la musique concrète
par exemple !
Mais du coup on retourne vers le concept de bruit,
d'incohérence...
Je ne suis pas d'accord ; la musique concrète est très éloignée
du bruit. C'est une histoire d'agencement ; si on agence correctement
un violon, un marteau et son propre souffle, on aura forcément
de la musique. Et ça change forcément la manière
d'écrire, ou plus souvent de faire, la musique. C'est
pourquoi les partitions de ce type de musique sont si fascinantes, à l'instar
des partitions de ballets. Personnellement, J'ai du mal à faire
le lien entre bruit et abstraction parce que mon usage du bruit
est axé sur le détournement, pratique inexistante
en abstraction. J'ai l'impression que les processus de création
sont très différents.
Il y a quand même une concordance qui ne relève
pas seulement du hasard, dans la période historique
où abstraction et bruit apparaissent dans l'un et
l'autre domaine. Et puis aussi cette volonté d'utiliser
le "matériau" (pictural, sonore) non pas
comme moyen pour représenter autre chose mais comme
sujet même.
Replacé dans le cadre de l'histoire des arts, c'est certainement
vrai, et probablement aussi pour d'autres arts.
Vous disiez utiliser le bruit pour créer
une ambiance impossible à obtenir avec de la musique;
mais qu'entendez-vous par ambiance ? Le type de son, ce qu'il évoque?..
Pour moi, il apporte justement un côté "narratif" ;
si on y ajoute des voix trafiquées, des sons métalliques
ou très doux, le même morceau instrumental prendra
une tournure très différente. C'est aussi simple
que ça,
et c'est ainsi que je l'utilise, sans qu'il s'agisse pour autant
d'affirmer une théorie
bruitiste.
Et l'envie de faire du bruit pour être bruyant,
tout simplement ?
Ca arrive, bien sûr. Mais franchement, ce n'est pas toujours
très intéressant. Ca défoule sur le moment,
mais c'est trsè personnel et la présence d'un public
n'estt vraiment pas indispensable... En tant que spectateur, ça
m'ennuie plutôt.
Ce qui m'intéresse davantage, c'est l'intégration
de ce qu'on appelle depuis tout à l'heure le bruit à un
morceau qui, lui, est plus composé. La voix peut très
bien assumer ce rôle perturbateur.
Je suis toujours à la recherche de bruits ou de sons à intégrer à ma
sonothèque personnelle. Il m'est arrivé d'utiliser
des sons puisés dans des disques de "Sound effects",
mais la plupart ne sont pas intéressants parce qu'ils
sont aisément identifiables, voire caricaturaux. Le bruit de
la goutte d'eau ne me plait pas tel quel parce que je vais le
trouver trop narratif, trop platement illustratif, je ne vais
pas savoir quoi en faire. Au mieux, je vais l'utiliser pour le
triturer mais du coup il perdra totalement ses propriétés
d'origine. Je ne veux pas illustrer, je veux créer une
atmosphère ouverte. L'abstraction est peut-être
là... J'ai l'impression qu'au contraire, la musique est
vraiment une histoire d'agencement de plusieurs sources sonores,
quelque chose de très concret à mille lieux de
la dématérialisation qu'on peut observer dans les
formes les plus poussées d'abstraction picturale. Il y
a une histoire de disparition qui fait la différence.
Les sons ressentis comme des bruits n'ont-ils pas
une sorte de matérialité, qui les rendrait
presque palpables ?
Non, je ne crois pas. La musique est uniquement une affaire de
ressenti, les émotions générées
par une cantate de Bach ou cet hypothétique quatuor de
marteau-piqueur dont nous parlions précédemment
dépendra plutôt de facteurs culturels très
personnels. Éventuellement, cette sensation peut être
accrue par des dispositifs techniques de spatialisation, mais
dans l'absolu ils sont indépendants du type de son produit.
En terme de friche et de recherche de sensations inédites,
je crois que le domaine de la danse contemporaine est beaucoup
plus riche et prometteur. Le travail sur le corps permet de créer
des sensations très fortes, même pour les amateurs éclairés.
La manière dont il est traité, torturé,
en fait un vrai terrain d'expérimentation qui n'a pas
d'égal en musique. Le travail sur l'abstraction fait partie
de cette expérimentation, il va jusqu'à l'absence
de danseur en passant par tous les stades de déchirement
du corps, qui peuvent parfois être très violents.
Quand on met l'aspect technologique de côté, quelles
expériences musicales atteignent une telle puissance ?
Je crois qu'en création et en recherche musicale, on est
allé très loin et la "limite" a probablement été atteinte.
C'est sans doute pourquoi des lieux de recherche comme l'IRCAM
travaillent désormais principalement l'aspect logiciel,
et donc technique, de cette problématique.
En peinture, on peut aussi dire que d'une certaine manière,
on est allé au bout. En danse, si on est pas encore arrivé à l'extrémité c'est
que le corps reste tabou : tant que les danseurs n'arriveront
pas sur scène pendu sur des crochets de boucher, on ne
sera pas allé assez loin. Les corps sont déjà beaucoup
décharnés, on sent bien qu'un jour ou l'autre cette
voie-là sera empruntée... Ce type de destruction
physique existe déjà en musique, où on peut
certainement très bien créer des sons qui déchirent
le tympan et l'oreille interne.
Je constate quand même que l'oreille du
public non-initiée
se forme et se forge puisqu'on fait entrer aujourd'hui dans les
musiques « dansante » ce qu'on aurait appelé il
y a encore quelques années du bruit. Le traitement de
certains sons synthétiques vient de plus en plus fréquemment
irriter l'audition dans certains morceaux techno, y compris chez
Madonna. Même si dans ces cas-là leur présence
est discrète, ils contribuent à créer une
atmosphère particulière sans laquelle le morceau
ne fonctionnerait pas. Sans même parler de groupes comme
Daft Punk, qui utilisent massivement et depuis toujours ce type
de fonctionnement, on retrouve ces sons jusque dans la chanson
française
où il est de moins en moins rare que l’on demande
un arrangeur un peu électro d'ajouter une boite à rythme
pas si claire que ça... Ce vient du bruit, mais c'est
si bien intégré et entré dans les moeurs
que ça passe presque naturellement.
Quand nous écoutions Kraftwerk il y a une vingtaine d'années,
nous étions considérés comme des êtres étranges
capables d'écouter des bruits de machine. Aujourd'hui,
on trouve ces albums incroyablement sages... Cette intégration
sous forme électronique d'une musique "classique" répétitive
est désormais d'une grande banalité.
De même pour la banalisation des sons « sales »,
encore discrets derrière les voix – mais on sent
que derrière ça commence à grouiller…
Et des gens comme Scelsi ou Glenn Branca ?
Ils cherch(ai)ent à travailler sur la texture sonore et
rien d’autre ; aux sensations que vont recevoir les
auditeurs. Certains sortirons au bout de cinq minutes, d’autres
rentrerons complètement dedans et auront l’impression
d’avoir entendu une symphonie. Volontairement ou pas, ces
gens-là travaillent avec brio sur le subconscient.
Comme dans les œuvres de Brian Eno où le
concept de composition semble aboli pour laisser place à l’imaginaire
de l’auditeur ?
Oui, mais je crois vraiment que ni Eno ni Branca, par exemple,
ne renoncent à la composition. Certes, elle n’est
pas si audible que dans le Boléro de Ravel mais elle est
tout aussi construite. C’est très écrit.
Pour arriver à faire ces monolithes de son où on
a l’impression qu’il ne se passe rien mais où tout
glisse subtilement, en nous troublant au plus profond de nous-même,
ces compositeurs ont forcément fourni un travail considérable,
compliqué, très pensé. Les compositions
orchestrales sont à ce titre particulièrement impressionnantes.
Il reste encore un terrain à défricher en musique,
c’est la sonnerie de portable : des gens qui auraient
travaillé sur la sonnerie à la Glenn Branca. En
mode vibreur, peut-être, on peut avoir du Branca… En
attendant, les sons de synthèse pré-installés
sur les portables sont désolants. L’enregistreur
disponible sur un grand nombre de portables et permettant de
personnaliser la sonnerie est très sous-employé,
ce qui est étonnant mais probablement dû à la
dimension sociale de l’objet. Toujours est-il que les sons
utilisés sont, en grande majorité, des musiques ;
quelquefois des bruits d’animaux, mais qui sont donc tout
autant reconnaissables.
Un autre facteur important est la très mauvaise qualité de
la restitution deces sons, par
exemple pour l’écoute
amplifiée via portable de morceau en mp3. Ma propre limite
sensorielle est là, j’ai beaucoup de mal à supporter
ces aigues saturés, l'absence de basses … Toutes
les personnes qui à l’inverse ne supporteraient
pas Einstürzende Neubauten sont capables d’écouter
des heures des morceaux dont le son est ultra-dégradés.
Parce qu’ils font abstraction
du son, justement, pour n’écouter que la musique,
la mélodie,
ou éventuellement les paroles...
Oui, probablement. Le son n’a plus aucune importance. Et
on peut imaginer que la prochaine génération d’auditeurs
sera constituée de personnes habituées à écouter
du son naturellement pitoyable. On arrivera à des compositions
dont le son sera volontairement mauvais parce que l’oreille
y aura été habituée, formée. Quelqu’un
qui aura passé son enfance et son adolescence à écouter
un son sans nuance, plein de vibrations incontrôlées,
et qui se mettra a faire de la musique sera probablement capable
de nous étonner en créant une musique digne de
ses sens, très chamboulés par rapport aux nôtres.
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