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DE VISU > Bruit et abstraction
L'interview : Philippe Perreaudin du groupe Palo Alto
Philippe Perreaudin
Le groupe Palo Alto explore depuis plus de dix ans des univers sonores où le bruit a une place réservée. Sa participation au projet interdisciplinaire "AUX LIMITES DU SON" (éditions La Volte, 2006) constitue une excellente amorce pour parler des bienfaits de l'inaudible...

Philippe PerreaudinPourquoi intégrer des bruits dans un morceau "musical" ?
Parce que ça va apporter une épaisseur, des ambiances que je ne pourrais ou ne saurais pas produire avec des instruments de musique, même s'ils étaient utilisés contre-nature. Mais ce n'est pas toujours nécessaire ni systématique, sauf pour certains groupes  dont c’est la marque de fabrique... Pour moi, tout ça mérite l'appellation de "musique" ; un quatuor de marteaux-piqueurs reste de la musique.

Parce que c'est un quatuor ou parce que, même lorsque vous entendez des marteaux-piqueurs dans la rue, vous considérez le son que vous entendez comme de la musique ?
Non ; pour moi la musique est volontaire, associée à la démarche - qu'on peut trouver intéressante ou pas - de faire une oeuvre avec ça. Réunir quatre marteau-piqueurs salle Pleyel relève clairement de l'art!

Le bruit est donc lié à une non-intentionalité ?
Je crois ; dès qu' on extirpe ces sons pour les intégrer à une oeuvre, ils deviennent de la musique. Si on considère que tout bruit est de la musique, le musicien absolu c'est dieu ou la nature...

Le but de certains bruitistes n'est-il pas justement d'amener à une telle prise de conscience ?
L'idée de dire aux auditeurs "écoutez votre environnement et vous n'allez plus le subir mais au contraire le trouver sublime" ne me convainc pas vraiment, je le trouve même parfois un peu hypocrite...

Le bruit est-il à la musique ce que l'abstraction est à la peinture ?
Quelle drôle de question... L'abstraction existe déjà en musique, c'est la musique non-narrative ; la musique concrète par exemple !

Mais du coup on retourne vers le concept de bruit, d'incohérence...
Je ne suis pas d'accord ; la musique concrète est très éloignée du bruit. C'est une histoire d'agencement ; si on agence correctement un violon, un marteau et son propre souffle, on aura forcément de la musique. Et ça change forcément la manière d'écrire, ou plus souvent de faire, la musique. C'est pourquoi les partitions de ce type de musique sont si fascinantes, à l'instar des partitions de ballets. Personnellement, J'ai du mal à faire le lien entre bruit et abstraction parce que mon usage du bruit est axé sur le détournement, pratique inexistante en abstraction. J'ai l'impression que les processus de création sont très différents.

Il y a quand même une concordance qui ne relève pas seulement du hasard, dans la période historique où abstraction et bruit apparaissent dans l'un et l'autre domaine. Et puis aussi cette volonté d'utiliser le "matériau" (pictural, sonore) non pas comme moyen pour représenter autre chose mais comme sujet même.
Replacé dans le cadre de l'histoire des arts, c'est certainement vrai, et probablement aussi pour d'autres arts.

Vous disiez utiliser le bruit pour créer une ambiance impossible à obtenir avec de la musique; mais qu'entendez-vous par ambiance ? Le type de son, ce qu'il évoque?..
Pour moi, il apporte justement un côté "narratif" ; si on y ajoute des voix trafiquées, des sons métalliques ou très doux, le même morceau instrumental prendra une tournure très différente. C'est aussi simple que ça, et c'est ainsi que je l'utilise, sans qu'il s'agisse pour autant d'affirmer une théorie bruitiste.

Et l'envie de faire du bruit pour être bruyant, tout simplement ?
Ca arrive, bien sûr. Mais franchement, ce n'est pas toujours très intéressant. Ca défoule sur le moment, mais c'est trsè personnel et la présence d'un public n'estt vraiment pas indispensable... En tant que spectateur, ça m'ennuie plutôt. Ce qui m'intéresse davantage, c'est l'intégration de ce qu'on appelle depuis tout à l'heure le bruit à  un morceau qui, lui, est plus composé. La voix peut très bien assumer ce rôle perturbateur.
Je suis toujours à la recherche de bruits ou de sons à intégrer à ma sonothèque personnelle. Il m'est arrivé d'utiliser des sons puisés dans des disques de "Sound effects", mais la plupart ne sont pas intéressants parce qu'ils sont aisément identifiables, voire caricaturaux. Le bruit de la goutte d'eau ne me plait pas tel quel parce que je vais le trouver trop narratif, trop platement illustratif, je ne vais pas savoir quoi en faire. Au mieux, je vais l'utiliser pour le triturer mais du coup il perdra totalement ses propriétés d'origine. Je ne veux pas illustrer, je veux créer une atmosphère ouverte. L'abstraction est peut-être là... J'ai l'impression qu'au contraire, la musique est vraiment une histoire d'agencement de plusieurs sources sonores, quelque chose de très concret à mille lieux de la dématérialisation qu'on peut observer dans les formes les plus poussées d'abstraction picturale. Il y a une histoire de disparition qui fait la différence.

Les sons ressentis comme des bruits n'ont-ils pas une sorte de matérialité, qui les rendrait presque palpables ?
Non, je ne crois pas. La musique est uniquement une affaire de ressenti, les émotions générées par une cantate de Bach ou cet hypothétique quatuor de marteau-piqueur dont nous parlions précédemment dépendra plutôt de facteurs culturels très personnels. Éventuellement, cette sensation peut être accrue par des dispositifs techniques de spatialisation, mais dans l'absolu ils sont indépendants du type de son produit.
En terme de friche et de recherche de sensations inédites, je crois que le domaine de la danse contemporaine est beaucoup plus riche et prometteur. Le travail sur le corps permet de créer des sensations très fortes, même pour les amateurs éclairés. La manière dont il est traité, torturé, en fait un vrai terrain d'expérimentation qui n'a pas d'égal en musique. Le travail sur l'abstraction fait partie de cette expérimentation, il va jusqu'à l'absence de danseur en passant par tous les stades de déchirement du corps, qui peuvent parfois être très violents. Quand on met l'aspect technologique de côté, quelles expériences musicales atteignent une telle puissance ? Je crois qu'en création et en recherche musicale, on est allé très loin et la "limite" a probablement été atteinte. C'est sans doute pourquoi des lieux de recherche comme l'IRCAM travaillent désormais principalement l'aspect logiciel, et donc technique, de cette problématique.
En peinture, on peut aussi dire que d'une certaine manière, on est allé au bout. En danse, si on est pas encore arrivé à l'extrémité c'est que le corps reste tabou : tant que les danseurs n'arriveront pas sur scène pendu sur des crochets de boucher, on ne sera pas allé assez loin. Les corps sont déjà beaucoup décharnés, on sent bien qu'un jour ou l'autre cette voie-là sera empruntée... Ce type de destruction physique existe déjà en musique, où on peut certainement très bien créer des sons qui déchirent le tympan et l'oreille interne.

Je constate quand même que l'oreille du public non-initiée se forme et se forge puisqu'on fait entrer aujourd'hui dans les musiques « dansante » ce qu'on aurait appelé il y a encore quelques années du bruit. Le traitement de certains sons synthétiques vient de plus en plus fréquemment irriter l'audition dans certains morceaux techno, y compris chez Madonna. Même si dans ces cas-là leur présence est discrète, ils contribuent à créer une atmosphère particulière sans laquelle le morceau ne fonctionnerait pas. Sans même parler de groupes comme Daft Punk, qui utilisent massivement et depuis toujours ce type de fonctionnement, on retrouve ces sons jusque dans la chanson française où il est de moins en moins rare que l’on demande un arrangeur un peu électro d'ajouter une boite à rythme pas si claire que ça... Ce vient du bruit, mais c'est si bien intégré et entré dans les moeurs que ça passe presque naturellement.
Quand nous écoutions Kraftwerk il y a une vingtaine d'années, nous étions considérés comme des êtres étranges capables d'écouter des bruits de machine. Aujourd'hui, on trouve ces albums incroyablement sages... Cette intégration sous forme électronique d'une musique "classique" répétitive est désormais d'une grande banalité.
De même pour la banalisation des sons « sales », encore discrets derrière les voix – mais on sent que derrière ça commence à grouiller…

Et des gens comme Scelsi ou Glenn Branca ?
Ils cherch(ai)ent à travailler sur la texture sonore et rien d’autre ; aux sensations que vont recevoir les auditeurs. Certains sortirons au bout de cinq minutes, d’autres rentrerons complètement dedans et auront l’impression d’avoir entendu une symphonie. Volontairement ou pas, ces gens-là travaillent avec brio sur le subconscient.

Comme dans les œuvres de Brian Eno où le concept de composition semble aboli pour laisser place à l’imaginaire de l’auditeur ?
Oui, mais je crois vraiment que ni Eno ni Branca, par exemple, ne renoncent à la composition. Certes, elle n’est pas si audible que dans le Boléro de Ravel mais elle est tout aussi construite. C’est très écrit. Pour arriver à faire ces monolithes de son où on a l’impression qu’il ne se passe rien mais où tout glisse subtilement, en nous troublant au plus profond de nous-même, ces compositeurs ont forcément fourni un travail considérable, compliqué, très pensé. Les compositions orchestrales sont à ce titre particulièrement impressionnantes.
Il reste encore un terrain à défricher en musique, c’est la sonnerie de portable : des gens qui auraient travaillé sur la sonnerie à la Glenn Branca. En mode vibreur, peut-être, on peut avoir du Branca… En attendant, les sons de synthèse pré-installés sur les portables sont désolants. L’enregistreur disponible sur un grand nombre de portables et permettant de personnaliser la sonnerie est très sous-employé, ce qui est étonnant mais probablement dû à la dimension sociale de l’objet. Toujours est-il que les sons utilisés sont, en grande majorité, des musiques ; quelquefois des bruits d’animaux, mais qui sont donc tout autant reconnaissables.
Un autre facteur important est la très mauvaise qualité de la restitution deces sons, par exemple pour l’écoute amplifiée via portable de morceau en mp3. Ma propre limite sensorielle est là, j’ai beaucoup de mal à supporter ces aigues saturés, l'absence de basses … Toutes les personnes qui à l’inverse ne supporteraient pas Einstürzende Neubauten sont capables d’écouter des heures des morceaux dont le son est ultra-dégradés.

Parce qu’ils font abstraction du son, justement, pour n’écouter que la musique, la mélodie, ou éventuellement les paroles...
Oui, probablement. Le son n’a plus aucune importance. Et on peut imaginer que la prochaine génération d’auditeurs sera constituée de personnes habituées à écouter du son naturellement pitoyable. On arrivera à des compositions dont le son sera volontairement mauvais parce que l’oreille y aura été habituée, formée. Quelqu’un qui aura passé son enfance et son adolescence à écouter un son sans nuance, plein de vibrations incontrôlées, et qui se mettra a faire de la musique sera probablement capable de nous étonner en créant une musique digne de ses sens, très chamboulés par rapport aux nôtres.

 

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