Jean Tinguely interviewé par Daniel
Abadie à l’occasion de
l’inauguration de la Fontaine Stravinsky – Beaux-Arts
Magazine n°2, mai 1983 |
Vous aviez réalisé à Bâle une fontaine monumentale. Quelle relation établissez-vous avec celle qui vient d'être inaugurée ? L'une découle de l'autre et sans celle de Bâle, il
n'aurait pas été question de faire celle-ci. Il y
a bien sûr des différences. Bâle est une ville
suisse alémanique, avec son dialecte et des habitudes rhénanes
très particulières comme le Carnaval qui est l'une
des sources d'inspiration évidente de l'ensemble de mon œuvre.
Contrairement à ce que l'on pense généralement,
le Carnaval est une chose triste, et les fifres et les tambours
des cliques de Bâle sont lents. Les vieilles marches suisses
qu'ils jouent servaient en fait à amener à la mort
des jeunes gens bien tristes qui avaient été vendus
au service des Ducs de Milan, des Rois de France ou des Florentins.
Quelque chose en est resté inscrit dans le Carnaval de Bâle
et joue un rôle dans ma fontaine dont les rythmes sont adaptés à cette
lenteur. Cela correspond tout à fait au caractère
des Bâlois et la fontaine a trouvé chez eux une adhésion
complète. Est-ce la collaboration de Niki de Saint-Phalle qui a donné à la fontaine de Paris une allure très différente ?
Dès la première maquette que j'ai faite pour Pierre
Boulez, et bien qu'elle fût toute petite, il y avait beaucoup
couleurs. Je ne voulais pas sur cette place, après Bâle,
installer une machinerie noire. Paris a une toute autre vitesse
que Bâle. C'est une ville-lumière, c'est un peu le
centre du monde et il y avait cette monstruosité superbe,
extraordinaire qu'est le Centre Pompidou... C'était une
provocation énorme à côté de laquelle
il était inutile d'essayer de faire du monumental. La seule
chance de faire quelque chose était d'aller à l'antithèse,
de penser en termes de psychologie, de vitesse, de mouvement, de
charme, de jeu, de blague, de concurrencer les baladins, les orchestres
afro-cubains ou les avaleurs de feu qui sont devant le Centre.
C'est pourquoi il fallait des couleurs, il fallait cet or qui est
sur l'Oiseau de feu. Je voulais un réveil la nuit, une réponse
au soleil le jour. Toutes ces choses étaient très
claires pour moi. N'est-on pas loin avec cette sculpture de l'agressivité des premières fontaines ? Il ne faut
pas oublier que c'étaient des objets trouvés,
de la ferraille rouillée. C'était un misérabilisme
joyeux et ce n'est pas le cas ici. Je voulais avoir les enfants
avec moi, ne pas faire de mal au public. Les premières fontaines
marchaient avec du 220 V, tout le monde courait autour avec les
pieds mouillés et je me demande encore comment je n'ai pas
eu d'accidents. Ici, nous sommes sur une très grande place
et nous assumons une responsabilité colossale. Dans les
commissions de sécurité, lorsqu'on m'a parlé des
vandales, j'ai dit : "c'est vrai, il faut protéger
les vandales". Les gens étaient très étonnés,
mais pour moi c'est important, car je voudrais une fontaine innocente
et merveilleuse qui ne risque de blesser ni les vandales ni les
petits enfants. Il fallait pour cela qu'elle ait suffisamment de
charme, avec les couleurs de Niki, le mouvement de l'eau et un
certain côté accroche-cœur que j'ai donné à mes
sculptures. Je n'ai pas voulu faire des artifices de couleur dans
le style californien avec des jets d'eau qui se modifient électroniquement,
des choses mystérieuses et bizarres. J'ai voulu des sculptures
comme des baladins, un côté cirque qui est au fond
le style même de Stravinsky lorsqu'il a fait en 1914 cette
merveilleuse rencontre avec le jazz, grâce aux enregistrements
que Ernest Ansermet lui avait rapporté des Etats-Unis, ou
lorsqu'il écrit ce petit hommage à un éléphant
de cirque tout maquillé et si drôle qu'il avait dû voir
dans un cirque à Evian ou à Lausanne. C'est lui qui
nous a donné le ton et je n'ai pas voulu trahir l'esprit
de cette musique lourde de signification, avec cette force qu'il
nous amène de Russie, et cet esprit du jazz qui, par moments
même, lui fait faire de la musique blague.
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