| Extrait n°1 |
Quatrième de couverture
C’est un gosse qui parle. Il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois il parle au présent, et des fois au passé. Des fois il commence au présent et il finit au passé, et des fois l’inverse. C’est comme ça, la mémoire, ça va ça vient. Ça rend pas la chose compliquée à lire, pas du tout, mais j’ai pensé qu’il valait mieux vous dire avant.
C’est rien que du vrai. Je veux dire, il n’y a rien d’inventé . Ce gosse, c’est moi quand j’étais gosse, avec mes exacts sentiments de ce temps-là. Enfin, je crois. Disons que c’est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu’il est aujourd’hui, et qui ressent tellement fort l’instant qu’il revit qu’il ne peut pas imaginer l’avoir vécu autrement. |
| Extrait n°2 |
Rue Sainte-Anne
Quand t’arrives par la Grande-Rue, tu dirais une impasse. T’aperçois, là-bas au fond, une grille sur un muret, une grille rongée rouillée avec en plein milieu un gros pilastre et un bec de gaz posé dessus, derrière la grille une vague verdure, derrière la verdure une maison de deux étages qui barre toute la rue. Et bon, tu t’en vas, c’est une impasse, quoi, pas la peine d’insister. Oui. Faut connaître. T’aurais remonté la rue jusqu’au fond, jusqu’à la grille, arrivé là t’aurais vu, sur le côté à droite, que la rue continue. Seulement, ça faut avoir le nez dessus pour le voir. Elle continue, mais devenue d’un seul coup toute rétrécie rabougrie. Elle était déjà pas bien large avant, juste un boyau, mais là, t’étends un peu les bras à droite à gauche, tu touches les deux murs.(…) T’oses pas y aller. Tu te sens salement étranger. |
| Extrait n°3 |
La victoire du Front populaire :
Culs-bénits ou pas, les Ritals ont tous l’horreur épouvantée du communisme. Ils ne savent pas ce que c’est, ils savent seulement que c’est le diable et l’abomination, le règne des feignants, des grandes gueules pleines de vinasse et des femmes en cheveux. La victoire du Front populaire les a atterrés.
J’étais trop môme, j’ai pas bien compris. Je me rappelle la stupeur effarée quand Nogent, ville archi-bourgeoise et petite-bourgeoise, hermétiquement bouclée sur ses propriétés cossues aux murs opaques, quand Nogent la guindée, Nogent suintant le fric et la respectabilité, apprit qu’elle avait voté Front Popu, envoyé à la Chambre des Députés un certain Jean Allemane, socialiste, et avait du même coup déculotté sans rémission M. Jean Goy, fasciste militant et ami personnel du chancelier Hitler. Je me souviendrai toujours.
Les vainqueurs même n’osaient croire à leur victoire. Et puis, soudain, l’explosion. La joie à pleines rues. D’où sortaient-ils, tous, ces ouvriers hilares, ces femmes d’usine aux yeux brillants, où se cachaient-ils, avant ? Des drapeaux rouges, dis-donc ! J’en avais jamais vu. Ils claquaient au-dessus de la foule, dans le soleil, éclaboussaient la rue, effaçaient les façades grises et les têtes effarées aux fenêtres, il n’y avait plus qu’eux, sauvages, vulgaires, insolents. Ils me faisaient peur et me fascinaient. La Révolution était là. Je vivais la Prise de la Bastille de mon livre d’Histoire de France.(…)
Les Ritals se terraient dans leurs rues à Ritals, sombres, méprisants, guettant de loin les échos de cette fin du monde.
p.32-33 |
| Extrait n°4 |
Xénophobie et stéréotypes :
Les Ritals, on est mal piffés. C’est parce qu’il y en a tellement, par ici. (…) Le genre de vacheries qu’on nous balance : « Les Ritals, vous êtes bons qu’à jouer de la mandoline ! » (…) « Dans votre pays de paumés, on crève de faim, alors vous êtes bien contents de venir bouffer le pain des Français ! » Pardi. C’est normal, non ? S’ils se laissaient mourir sur leur tas de cailloux, les Ritals, on les traiterait de feignants. Ils vont là où il y a à bouffer. Là où un gars avec deux bras et cœur au ventre a une chance de dégotter un croûton au bout d’une journée de sueur. p.35.
Comme étrangers, par ici, y a que les Ritals. Papa m’a dit que dans le Nord c’est plein de Polacks. Des grosses brutes, des vraies bêtes sauvages. Ils arrachent les betteraves, c’est tout ce qu’on peut leur demander, et encore, si t’es pas tout le temps derrière leur cul ils les cassent avec leurs grosses pattes de Polacks, ils salopent tout. Ou alors ils vont dans les mines, piocher le charbon. Mais le bâtiment, ils pourraient pas, c’est trop fin, trop délicat. Faut avoir l’œil juste. Faut penser avec la tête. |
| Extrait n°5 |
Passion pour la lecture
Tous les jeudis matin, jour sans classe, j’allais avec un cabas à la bibliothèque municipale.(…) Il fallait faire une liste par ordre de préférence, la barbe, j’aimais mieux fouiner dans les rayons et me laisser séduire par la bizarrerie d’un titre ou les effilochures d’une très vieille reliure. J’aimais les livres énormes. (…) J’avais des journées bien remplies : l’école, les devoirs, les potes, la rue, les commissions… Je lisais la nuit, dans mon lit, dès que j’ai eu un lit à moi.(…) Bien calé sur l’oreiller, la couverture au ras des narines, le bouquin pesant de tout son poids ami sur mon estomac, je lisais jusqu’à ce que les yeux me brûlent, et encore, je luttais, je me cramponnais, une ligne de plus, une autre, plof, je basculais dans le grand trou, sans même éteindre, bien souvent.
p. 145,146. |