
Rencontre réalisée en novembre 2005, au CRDP à Champigny,
à l'occasion de la sélection du roman Questions pour un crapaud
pour le 17ème prix des Incorruptibles.
Cet entretien a été filmé en vidéo numérique
par l'équipe du
Centre de ressources et de productions audiovisuelles du CRDP de l'académie
de Créteil. Cette vidéo est accessible sur cette page (si
vous bénéficiez d'un haut débit).
Présentation de Jean-Michel Payet
Je m'appelle Jean-Michel Payet, je suis architecte et j'écris aussi des livres pour la jeunesse. J'ai cinquante ans, j'ai trois enfants dont une fille de vingt-cinq ans, un fils de vingt-et-un ans et une fille de sept ans. Alors je suis l'auteur de Questions pour un crapaud qui est mon premier livre publié en tant qu'auteur, puisque je suis également illustrateur de livres pour enfants.
Questions sur...
L'entretien est mené par Élise Théry, du Prix des Incorruptibles.

Questions pour un crapaud
Jean-Michel Payet
Milan
col. Cadet + aventures
2004
Résumé :
C'est l'histoire d'un jeune garçon amoureux d'une fille de son école,
et qui pour s'approcher d'elle, a compris qu'il faudrait faire partie d'une
bande. Mais on ne peut pas entrer dans cette bande sans faire un exploit. Il
a la chance de trouver un jour par hasard un tatouage qui se révèle
être un tatouage magique qui va pouvoir l'aider...
Comment
l'idée de ce livre vous est-elle venue ?
JM.P : Je voulais une histoire qui soit à la fois quotidienne
et fantastique et j'ai pris l'idée du crapaud. Ensuite, de nombreux petits
éléments sont venus s'agréger autour de cette idée.
Une de mes amies portait un tatouage sur l'épaule qui représentait
une libellule, et elle en parlait presque comme d'un animal familier, elle l'avait
tout près d'elle et je me disais "de l'épaule à l'oreille,
c'est pas loin" ; elle pouvait lui parler ou l'écouter. Ce
fut l'un des éléments de départ de mon histoire...
À l'instar de Jock, le héros de votre livre, avez-vous déjà
eu envie d'avoir réponse à tout (en classe, à la maison,
avec des amis...) ?
JM.P : Je ne pense pas ; c'est bien aussi d'avoir des choses
à découvrir. Par contre je crois qu'on a tous rêvé
et en particulier quand on est à l'école, d'avoir un petit pouvoir,
quelque chose qui va au-delà de la vie quotidienne, qui nous aide. Moi
je rêvais souvent, et cela m'arrive encore, de pouvoir claquer des doigts
et me retrouver où j'ai besoin d'aller, tout de suite, comme ça,
je trouverai cela génial ! Mais c'est une idée pour un autre
livre. J'ai toujours rêvé de petites choses comme ça, dans
la vie de tous les jours, qui pourraient lui donner de l'épaisseur, une
dimension autre.
Pensez-vous qu'il soit indispensable pour un jeune de s'affirmer au travers d'un groupe ?
JM.P : Non je ne le pense pas, et d'ailleurs Jock ne va pas s'affirmer
au travers du groupe, donc ce n'est pas un passage absolument nécessaire.
Mais je pense que, en tout cas pour certains enfants, il y a un âge où
on a besoin d'être comme les autres. Il est très difficile quand
on est écolier, collégien, et même lycéen, d'être
complètement original.
Je vais vous raconter une anecdote de l'époque mon année de seconde.
Après un devoir de mathématiques, je retrouve mes camarades dans
le couloir, et chacun échange ses réponses ; tout le monde
avait la même réponse sauf moi ! Les gars avaient copié
entre eux, il existait des réseaux dans la classe et j'avais fait mon
travail tout seul ; je me désolais en pensant à la note future,
en me disant que j'aurais mieux fait de regarder ce que les autres avaient fait.
Et puis une semaine plus tard, on nous rend les copies et un seul élève
avait réussi : c'était moi. J'étais plutôt fier.
Cela prouve qu'il n'est pas toujours bon de suivre les autres.
Le crapaud représente-t-il quelque chose de particulier pour vous ?
JM.P : J'ai voulu utiliser un stratagème de conte. Jock peut choisir son tatouage : le vendeur lui propose un dragon, emblème prestigieux, magnifique, qui appartient au domaine du fantastique, ou un crapaud, animal répulsif, quotidien, pas très intéressant. Souvent dans les contes, on trouve cette opposition : l'histoire de la princesse qui embrasse le crapaud qui se transforme en prince. C'est en choisissant ce qui est le moins tentant, le moins enthousiasmant, le moins noble, que la magie peut se révéler. Il fallait donc que je choisisse un animal qu'un élève de l'âge de Jock n'aurait pas choisi spontanément pour aller "crâner" devant ses copains où sa copine.
Pourquoi avoir choisi de situer l'action du défi de Jock dans le cadre d'une émission de télévision ?
C'est un peu un conte de fée contemporain. Jock a un exploit à accomplir. Il fallait que cet exploit soit quelque chose d'un peu exceptionnel et quand on passe à la télévision, on a dans son quartier une aura qui dure une semaine ou quinze jours. Et je me disais que pour un garçon de son âge, cela pouvait paraître un exploit. Il n'est pas facile d'y faire bonne figure. C'est aussi prendre un risque, puisque dans une émission de jeux vue par des millions de personnes, échouer, c'est échouer devant des millions de personnes. Plus haut on est monté, plus dure sera la chute. Je voulais que tous ces éléments soient à la fois exceptionnels et quotidiens.
Nourrissez-vous un intérêt particulier pour l'empire Aztèque ?
JM.P : Illustrer la vie de Moctezuma (Moi, Moctezuma de
Didier Grosjean et Claudine Roland- Casterman - 1990) m'avait vraiment
passionné. J'avais lu à l'époque beaucoup d'ouvrages sur
le sujet et on écrit avec ce qu'on possède comme traces. Moctezuma
était une histoire formidable, je suis d'ailleurs étonné
qu'il n'y ait jamais eu de films sur cette conquête. L'arrivée
de Cortes à Mexico, une ville construite sur l'eau, aurait fait un film
fabuleux !
Moi, Moctezuma a été écrit par deux auteurs, Didier
Grosjean et Claudine Roland, qui sont devenus des amis et dans Questions
pour un crapaud, je leur glisse un petit clin d'œil : Jock parle
des prénoms des professeurs (le professeur Sanchez s'appelle Moctezuma)
et quand il apprend que la prof de maths s'appelle Claudine, il la trouve tout
de suite plus sympathique.
Je désirais également proposer un peu d'exotisme, faire allusion
à une région et une époque de l'histoire du Mexique que
les lecteurs ne connaissent pas vraiment. Qui est le dernier empereur Aztèque ?
On parle beaucoup de Moctezuma, mais ensuite, il y a eu Cuauthémoc. Tous
ces noms sont jolis à utiliser dans la littérature. De plus les
Aztèques ont inventé un mot dont on se sert tous les jours, le
mot "chocolat" : c'était tchocolatl. On ne peut
pas leur en vouloir d'avoir inventé un mot comme cela !
Comment avez-vous réagi à l'annonce de votre sélection pour le Prix des Incorruptibles ?
JM.P : D'habitude, quand on a écrit un livre, il part chez
l'éditeur, et pendant toute la fabrication, il vous échappe, il
part dans la nature et quelquefois on a plus d'échos. De certains livres
que j'ai illustrés je n'ai parfois comme seul retour que, une fois par
an, un petit courrier de l'éditeur me signalant le nombre de livres vendus
dans l'année.
Mais lorsqu'un livre est sélectionné pour un prix tel que le prix
des Incorruptibles, on a le retour de toute une association de personnes qui
l'on lu parmi de nombreux autres livres, l'ont repéré, l'ont aimé...
C'est le plus beau des cadeaux.
Avez-vous lu certains livres de la catégorie dans laquelle vous concourez ?
JM.P : Je n'en ai lu aucun. J'ai la ferme intention de les lire mais pour l'instant, je n'en ai lu aucun.
Votre
rapport au livre est-t-il différent quand vous l'écrivez et quand
vous l'illustrez ?
JM.P : Il est forcément différent parce que lorsque
j'illustre un livre, on me contacte à la suite de tout un processus :
le livre a déjà été écrit, il va paraître
dans une collection pour laquelle il y a des contraintes de format, un nombre
de dessins à respecter. Je n'arrive pas complètement en bout de
chaîne mais beaucoup de choses ont déjà été
décidées.
Au contraire, lorsque j'écris un livre, je suis tout seul avec moi, je
commence à tisser quelque chose à partir d'une idée qui
en amène une autre.
Je ne sais pas nécessairement à quel éditeur je vais l'envoyer
ni s'il va être accepté. J'ai cette liberté absolue, totale,
qui peut faire un peu peur mais que je trouve enivrante. J'ai le pouvoir à
tout moment d'inverser complètement mon histoire, de la retourner dans
l'autre sens, ou de l'oublier et de passer à autre chose.
J'ai commencé des histoires sur lesquelles j'ai travaillé pendant
des mois, et qui sont actuellement dans un tiroir. Par exemple pour Questions
pour un crapaud, j'avais pris des notes un an avant de l'écrire,
et je l'ai complètement laissé de côté, parce que
j'étais parti sur d'autres travaux ; puis un jour j'ai eu envie
de m'y remettre et j'ai ressorti ces notes. J'ai passé une journée
à ne rien faire, à réfléchir sur ce livre. Puis,
à un moment donné, j'ai eu un déclic et j'ai écrit
le livre en une semaine. Avec l'illustration, je ne suis pas du tout dans ce
contexte-là ; l'éditeur me donne un livre à illustrer,
il me dit : "il faut rattraper le retard que j'ai pris", donc
les délais sont très stricts.
Pourquoi ne pas avoir illustré vous-même Questions pour un crapaud ?
JM.P : Je ne voulais surtout pas le faire. C'était une
donnée que je m'étais imposée au départ. Je voulais
pas l'illustrer pour pouvoir tout donner dans le texte, ne pas être tenté
de supprimer des éléments dans le texte en pensant les remplacer
par le dessin, ou au contraire me censurer en pensant la difficulté d'illustrer
certains passages. J'aurais pu encore avoir la tentation de la "belle image",
et me dire "plutôt qu'un crapaud je vais prendre un dragon, ce sera
quand même plus agréable à dessiner un beau dragon !"
Je ne voulais pas de ces interférences, je voulais d'une certaine façon
être dans la pureté de ce que je pouvais faire uniquement avec
les mots.
De plus, je pense que par rapport à ce type d'histoire, mes dessins auraient
été moins bons que ceux de Jean-Francois Martin. L'illustrateur
vient proposer sa propre lecture, un autre regard. Je ne m'étais pas
posé la question du physique de Jock. Pour moi, ce n'était pas
un élément moteur de l'histoire. L'illustrateur nous donne le
regard d'un premier lecteur très attentif, en allant chercher dans le
texte et en exprimant ce qu'il a vu du texte. Peut-être que les lecteurs,
ensuite, verront autre chose, mais ils ont déjà une première
proposition.
Avez-vous
eu le choix de l'illustrateur de votre roman ?
JM.P : Ce n'est pas un choix. L'éditrice, Chloé Moncomble des Editions Milan, m'a informé que Jean-Francois Martin ferait l'illustration de mon roman. Et j'ai été ravi parce que je connaissait son travail. Mais je ne l'avais pas rencontré, je ne l'avais pas sollicité. Je l'ai rencontré pour la première fois grâce à l'association du Prix des Incorruptibles qui a réuni les auteurs et les illustrateurs sélectionnés.
Êtes-vous attiré par la littérature générale ?
JM.P : En fait, j'ai commencé en travaillant l'illustration, et elle est encore aujourd'hui à 99% pour la littérature jeunesse. J'ai dessiné des BD, j'ai illustré des documentaires j'ai illustré des romans mais toujours dans le secteur jeunesse. Je me suis donc toujours trouvé dans ce contexte-là. Cela étant, je n'ai pas de velléités du tout à écrire pour les adultes. Je lis des romans, et je trouve fabuleux certains romans de la littérature générale. Mais il y a davantage d'authenticité, moins de "showbiz" dans la littérature jeunesse. Et puis je crois que spontanément, j'écris aussi pour moi et quelque part j'ai encore l'âge de mes lecteurs.
Êtes-vous allé à la rencontre de vos lecteurs ?
JM.P : J'ai été invité à Narbonne et j'ai rencontré plusieurs classes avant la sélection du Prix. Ce fut pour moi le premier retour. C'est super. Ils avaient tous lu attentivement le roman, certains avaient fait des dessins ; ils me parlaient de Jock comme d'un personnage vivant. Michel Tournier dit que quand on écrit un livre, il n'existe pas tant qu'il n'a pas eu un lecteur. C'est le lecteur qui lui donne la vie. C'est bien la sensation que j'avais. Tous, ils lui avaient donné vie, j'avais ce retour et c'était formidable.
Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 06/02/2006
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