CRDP académie de Créteil - Centre ressources littérature de jeunesse

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Rencontre avec Rachel Hausfater
Entretien et vidéo

Rachel Hausfater. Photo extraite de la vidéo

Entretien réalisé en janvier 2005, à l'Atelier du livre de Melun, à l'occasion de la sélection du roman Le garçon qui aimait les bébés pour le 16ème prix des Incorruptibles.
Cet entretien a été filmé en vidéo numérique par l'équipe du Centre de ressources et de productions audiovisuelles du CRDP de l'académie de Créteil. Des extraits de cette vidéo sont présentés sur cette page (accessibles si vous bénéficiez d'un haut débit).

Questions sur...

Le garçon qui aimait les bébés. Thierry Magnier Le garçon qui aimait les bébés
Rachel Hausfater
Thierry Magnier
2003

Résumé :
Lorsque Louise annonce à Martin qu'elle est enceinte et qu'elle ne veut pas du bébé, il décide d'élever seul l'enfant. Un roman qui retrace le passage de l'adolescence à l'âge adulte.

 

Les Incos : C'est la première fois que vous êtes sélectionnée pour le Prix des Incorruptibles pour votre ouvrage Le garçon qui aimait les bébés, publié en 2003 aux éditions Thierry Magnier. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?

R.H : J'étais très flattée d'être sélectionnée pour un Prix de cette ampleur, mais je ne m'attendais pas à ce que cela déclenche autant de contacts, que cela ramène à moi autant de lecteurs. C'est vrai que j'ai l'impression que tout d'un coup cela a élargi mon lectorat.

Voir la vidéo (haut débit requis)Les Incos : Comment est né ce livre ? De quoi êtes-vous partie ?

R.H : Du héros. Enfin du titre en fait. J'avais envie de raconter l'histoire d'un garçon qui aimait les bébés et je l'ai laissé murir en moi, cela a pris un petit peu de temps et une fois qu'il était vraiment bien vivant j'ai écrit l'histoire, dans la foulée, en trois semaines.

Les Incos : Nos jeunes lecteurs ont été beaucoup touchés par le fait qu'on puisse leur parler de thèmes graves, en adultes, tel que l'accouchement sous X, que l'on ose pas aborder avec eux d'habitude. Est-ce qu'il vous paraissait important d'en parler ? Etait-ce l'une des raisons de sa conception ?

Non pas du tout. Moi j'ai voulu raconter dans ce livre l'histoire d'un garçon qui avait une belle âme, qui se conduit bien et qui aime les bébés et à partir de cela je suis partie de ce personnage-là et c'est lui qui m'a raconté son histoire. En fait je n'avais pas du tout prévu de parler de l'accouchement sous X mais c'est venu naturellement car je voulais qu'il se retrouve seul avec le bébé et c'était le seul moyen. Du coup j'ai quand même pris beaucoup d'informations là-dessus, je me suis bien renseignée et finalement je ne suis pas mécontente d'en avoir parlé. Mais ce n'était pas quelque chose que j'avais décidé au départ.

Les Incos : L'une des grandes qualités de votre ouvrage c'est qu'il ne juge aucun de vos deux personnages principaux. Il n'y a pas de bon, pas de mauvais. Le garçon n'est pas glorifié et la jeune fille n'est pas critiquée : vous vous contentez de décrire deux situations, deux façons de voir les choses. Pourtant nos jeunes lecteurs, ne saisissant pas du tout la réaction de la jeune fille, la critiquent vertement.

R.H : Très vertement. J'ai eu des rencontres où ils l'agressent oralement très violemment et même grossièrement et cela m'a beaucoup surprise. Je ne peux pas dire que Louise soit mon personnage préféré, c'est clair. Je ne suis pas d'accord avec ce qu'elle fait, mais pour moi c'est une fille qui est perdue, à qui il arrive quelque chose qu'elle n'avait pas prévu et qu'elle ne veut pas assumer, qu'elle ne peut pas assumer. J'ai de la peine pour elle. Je n'ai pas du tout voulu l'accabler. Je ne pense pas que cela vienne de ma description, je pense simplement qu'en racontant ce qu'elle fait, cela déclenche des réactions très violentes chez les adolescents. Mais c'est comme ça.

Les Incos : Comprenez vous cette réaction ?

R.H : Oui, je la comprends. Cela me fait un peu de peine pour Louise mais je n'y peux rien. Je ne me sens pas responsable.

Les Incos : Nos lecteurs ont été beaucoup touchés par la grande poésie de votre texte. Ce style s'est-il imposé à vous, comme une évidence, ou avez-vous dû le retoucher pour parvenir à une telle douceur et à une telle tendresse ?

R.H : J'essaie toujours de faire en sorte que ce que j'écris ait une belle musique ou soit une belle musique. Il y a des choses qui viennent naturellement et tout le reste, c'est du travail, pour que cela atteigne un certain degré de beauté, qui n'est pas toujours atteint d'ailleurs, loin de là. Mais je travaille beaucoup et surtout j'enlève tout ce qui n'est pas beau. J'écris beaucoup et je supprime tout ce qui n'est pas nécessaire ou beau ou les deux.

Les Incos : Vous êtes professeur. Ce statut vous aide certainement à avoir cette fine compréhension du monde de l'adolescence qui saute aux yeux quand on vous lit. Qu'est-ce que vos élèves ont pensé de ce livre ? Ont-ils participé à son élaboration ? Vous arrive-t-il de leur demander « conseil » ?

Rachel Hausfater. Photo extraite de la vidéoR.H : Je ne suis pas professeur de français, mais d'anglais et je ne sais absolument pas ce qu'ils ont pensé de ce livre parce que ce n'est pas le livre de moi qu'ils lisent le plus. Ils viennent toujours me dire qu'ils vont lire quelque chose, mais il est assez rare qu'ils viennent m'en parler après. Je pense que c'est trop perturbant pour eux ou trop intime. Donc je ne sais pas ce qu'ils en pensent, mais ce n'est pas grave.
Ils n'ont pas du tout participé à l'élaboration : je ne montre jamais rien quand j'écris. Il y a des choses que je raconte dans le livre que j'ai faites avec eux, la sortie à Giverny par exemple, où on avait donné quartier libre à nos élèves de 3ème ; ils sont restés à côté de nous et je me suis dit qu'à leur âge, si on m'avait donné quartier libre, je serai allée me balader en bonne compagnie. Voilà, ça c'est la part de mes élèves. Peut-être aussi y a-t-il eu un élève qui a fait un stage en école maternelle, et qui m'avait beaucoup touchée. Lui aussi doit être quelque part dans Martin.

Les Incos : Ce livre n'est-il réellement destiné qu'aux adolescents ? N'y a-t-il pas une volonté de faire passer un message aux adultes que nous sommes, afin que nous fassions plus confiance à cet âge de la vie que nous croyons trop souvent, à tort, insouciant ?

R.H : Je ne pense à personne quand j'écris, ni aux adultes, ni aux adolescents. Mais bien sûr qu'il peut être lu avec profit par des adultes. Mais pour cela, il est vrai que les adultes ne se rendent pas compte que l'adolescence est un âge absolument tragique ; ce n'est pas uniquement un âge "casse-pieds". On peut apprendre que les garçons peuvent être des garçons en se conduisant pas forcément de la manière typique qu'imaginent les adultes. Et oui, ils peuvent le lire avec profit.

Les Incos  : Attardons-nous un moment sur le rôle de Mamette, la grand-mère de Martin. Elle joue le rôle de canalisateur, elle est celle qui comprend. Il n'y aurait donc que les âges extrêmes pour se comprendre ?

R.H : Je n'en avais pas conscience, mais dans un autre de mes livres, j'ai déjà fait cela : dans Un chemin de fumée, mon premier livre. Je ne sais pas, je pense que c'est difficile d'être parent et c'est vrai que je me sens plus à l'aise à parler d'adolescents, mais je n'avais pas réalisé qu'un moyen de régler ce problème, c'était de parler des personnes agées. Oui. Peut-être.

Les Incos : Nos jeunes lecteurs ont été déroutés par une fin qui n'en est pas une. Pourquoi une telle fin « en suspens » ? Pour laisser son rôle mystérieux à la vie ?

R.H : C'est terrible parce qu'à chaque rencontre que je fais sur ce livre ou sur un autre, il faut que je me batte quasiment pour justifier le fait qu'il n'y ait pas de fin et pour ne pas leur dire ! Mais en fait, ceux qui veulent une autre fin, veulent toujours la même chose : ils veulent que Louise revienne. Et je leur dis, si voulez que Louise revienne, elle revient. Ce n'est pas forcément ce que je pense être la bonne suite, mais peut-être que je me trompe. Je connais par cœur l'histoire de Martin, mais jusque là. Après. Il peut se passer plusieurs choses. C'est vrai que j'ai mon idée, mais je ne suis pas sûre qu'elle soit "la bonne". Et je ne suis surtout pas sûre que cela soit intéressant que je le raconte. Personnellement j'aime bien lire des livres, qui lorsque je les referme, ne se referment pas dans ma tête, pour que je puisse continuer à penser l'histoire, la continuer ou simplement qu'elle reste suspendue, donc toujours vivante. Et puisque j'aime bien lire des livres comme ça, j'aime bien en écrire. Mais il faut se battre.

Les Incos : Vos personnages ont donc une vraie vie ?

R.H : Oui. C'est à dire, je ne vais pas les enterrer, ils veulent que je les mette à la retraite ?

Les Incos : Pourquoi avoir dédicacé ce livre à votre mère ?

R.H : Parce qu'il y a un « truc » auto-biographique dans le livre... La mort de la petite sour.

Voir la vidéo (haut débit requis)Paroles d'écrivain...
Rachel Hausfater

Les Incos : Commençons par une question classique : Avez-vous toujours voulu devenir écrivain ?

R.H : Oui, toujours. Depuis le CE2.

Les Incos : Ecrire pour la jeunesse s'est-il imposé à vous comme une évidence ? Vous avez dédicacé deux de vos ouvrages à vos enfants « Le chemin de fumée » publié au Seuil Jeunesse en 1998 et « La danse interdite » publié chez Thierry Magnier en 2001. Est-ce pour eux que vous avez commencé à écrire ?

R.H : Pour mon premier livre, je ne trouvais pas d'éditeur en adulte (je ne pense pas que Le chemin de fumée soit un livre particulièrement pour la jeunesse). Puis je l'ai envoyé au Seuil qui l'a pris. J'ai envoyé ensuite le second manuscrit en jeunesse aussi. Ce n'est sûrement pas un hasard : j'évolue dans un monde jeune, j'écris pour les jeunes, parce que je suis jeune. ..Très jeune. Non, c'est parce que j'ai beaucoup de mal avec le monde adulte. Donc quand je serai grande.j'écrirai pour les adultes.

Les Incos : Pensez-vous qu'il y aura, dans ce cas, une différence ?

R.H : La seule différence pour moi, vraiment la seule, c'est que je vais plus loin, je travaille davantage ma langue, mon style, donc c'est plus difficile à lire, plus dense...

La danse interdite. Thierry MagnierLes Incos : Ces romans, "Un chemin de fumée" et "La danse interdite", traitent tous deux du thème de la Shoa. La référence à ce thème relève-t-elle pour vous d' « un devoir de mémoire » ou d'un véritable engagement ?

R.H : Sûrement pas un devoir de mémoire, parce qu'un engagement n'est pas un devoir, c'est trop politique, je n'aime pas ce terme. Je ne sais pas, la Shoa, c'est au cœur de ma personne, c'est comme le volcan qui fait que j'écris. C'est un drame arrivé à ma famille, à mon peuple, donc à moi, donc c'est moi, j'écris parce que c'est en moi.

Les Incos : Ces deux romans sont destinés à un public d'adolescent. Mais vous traitez de ce même thème dans un magnifique album, "Le petit garçon étoile", illustré par Olivier Latyk publié chez Casterman et destiné aux enfants dès 5 ans. Comment êtes vous parvenue à trouver les mots justes pour parler d'un sujet aussi difficile à un public si jeune ?

R.H : Je voulais raconter sans faire de la peine, sans faire peur et sans faire de mal. Donc, il fallait que je me mette dans la peau de quelqu'un et je me suis mis dans la peau de mon père. Ce qui était très facile, très plaisant. J'ai imaginé comment cela pouvait être d'être un petit enfant, pendant la guerre, de se retrouver avec une étoile et d'être montré du doigt, d'être en danger de mort et de voir des gens mourir. J'ai essayé simplement de parler du ressenti de ce petit enfant, de parler d'une manière très poétique, que cela soit un beau texte. Et même si on ne sait pas de quoi je parle, on comprend tout de même qu'il s'agit de quelqu'un qui est mis en dehors et qui est en danger. Et finalement cet album est très bien reçu. Les parents l'achètent quand ils veulent aborder ce sujet sans trop savoir comment, et à partir de cet ouvrage, il arrivent soit à expliquer, soit à répondre aux questions. Il s'avère que les enfants posent les questions quand ils sont prêts à entendre les réponses. C'est donc à chaque parent d'adopter ses explications à l'âge de l'enfant et à sa sensibilité. C'est aussi un livre qui est lu par des personnes âgées. C'est un livre qui peu être lu à tout âge.

De S@cha à M@cha. FlammarionLes Incos : Un autre de vos romans traite d'un autre sujet grave, celui de la tolérance ; je veux faire ici référence à "De S@cha à M@cha", publié en 2001 chez Flammarion et que vous avez écrit « à 4 mains » avec Yaël Hassan. Comment cette forme particulière d'écriture s'est-elle mise en place ?

R.H : Nous avons écrit à deux parce que nous étions amies et écrivains toutes les deux. C'était donc pour s'amuser, au départ. On avait déjà écrit un autre livre qui s'appelait « Les idiots » qui était très drôle mais n'a pas trouvé d'éditeur parce qu'on avait écrit chacune un chapitre. Or, comme on a pas du tout le même style, le résultat était très curieux. On s'est dit qu'il fallait faire un roman épistolaire, ce que font les gens quand ils écrivent à deux. Et comme à l'époque elle m'apprenait à me servir d'Internet, on a eu l'idée de le faire par ce biais. Pour le thème, je suis montée dans ma voiture, j'ai allumé la radio, il y avait une chanson russe et tout est parti de là. Ce livre fonctionne bien parce qu'en fait au début Macha (personnage écrit par Yaël) cherche absolument à savoir quel est le problème de Sacha, or je n'avais rien dit à Yaël. Quand Macha s'énerve, Yaël s'énervait donc vraiment parce qu'elle voulait savoir.

Les Incos : Pouvez-vous nous faire part de la plus belle réaction d'un de vos lecteurs ? Celle qui vous a le plus touché ?

R.H : C'est une longue histoire. C'était sur mon premier livre, « Le chemin de fumée », près de Bordeaux, dans une petite ville. Ce livre parle des relations privilégiées d'une jeune adolescente, qui sort d'un camp de concentration et a perdu toute sa famille pendant la guerre. Elle va essayer de se reconstruire et de croire à nouveau en la vie, aidée par le souvenir et l'amour éperdu qu'elle portait à son grand-père, Le chemin de fumée. Le Seuil jeunessequi s'est occupé d'elle pendant la guerre. Elle s'appelle Shaïne, qui veut dire belle en Yiddish et son grand-père s'appelle Saïde, qui veut dire grand-père en Yiddish.
À l'occasion d'une rencontre avec deux classes de 3ème, une jeune fille s'avance vers moi et me dit : « Madame, je voudrais vous dire quelque chose ». Elle se met immédiatement à avoir les yeux plein de larmes et me dit « ma grand-mère est en train de mourir, c'est elle qui m'a élevée ; elle est Saïde et je suis Shaïne. Donc, elle se sert de ces mots Yiddish, étrangers et me fait ce cadeau là : votre histoire c'est mon histoire et l'amour de votre héroïne pour son grand-père c'est mon amour pour ma grand-mère. Puis elle se met à pleurer, moi aussi bien sûr. La documentaliste du collège m'a dit ensuite que mon livre l'avait beaucoup aidée à surmonter la mort de sa grand-mère. Voilà, c'est la plus belle chose.

Les Incos : Quel est l'auteur qui a le plus influencé votre style ?

R.H  : Faulkner

Les Incos : Quel est votre livre préféré et pourquoi ?

R.H  : « De bruit et de fureur » de William Faulkner, qui est un livre très difficile à lire parce qu'on ne comprend rien du tout, parce que toute la première partie est racontée par un idiot et Faulkner raconte en se mettant dans la tête de l'idiot, le cahos de l'idiot. On ne comprend donc pas ce qui se passe. Mais on ressent un amour éperdu pour quelqu'un, on ne sait pas qui et une détresse et un chagrin absolument insoutenable parce que cet écrivain de génie a réussi ce tour de force, lui qui écrit si bien : il a réussi à « mal » écrire, parce qu'il est entré dans son personnage. Quand j'ai lu ça, j'avais seize ans, j'ai eu une illumination et je me suis dit « c'est comme ça qu'il faut écrire ! c'est en étant dedans ». Ce ne sont pas mes personnages qui sont en moi, on forme un tout et j'écris avec leurs mots. Dans Le garçon qui aimait les bébés, j'ai essayé de parler "à partir" de Martin.

Les Incos : Quel serait votre livre idéal ?

R.H : Un livre qui n'a pas de fin. Un livre aux millions de pages.

Dans la rue du bonheur, perdue. De La Martinière jeunesseLes Incos : Pouvez-vous nous parler de vos prochaines parutions ?

R.H : En mars paraîtra dans la collection Confessions un livre qui m'est très cher, intitulé Dans la rue du bonheur, perdue, où je me replace quand j'étais adolescente. Tout avait changé par rapport à l'enfance, où tout paraissait simple et où j'aimais la tout le monde, où je m'aimais. Tout d'un coup, on devient étranger à soi-même, à sa famille, à sa vie, tout paraît à la fois détestable, le corps change, on ne se reconnaît pas, on sent que dans l'avenir il devrait se passer des choses bien, mais on est dans une détresse et un mal être très douloureux.
En mai, aux éditions Thierry Magnier sortira Pourquoi ça fait mal ? qui raconte l'histoire d'amour d'une jeune adolescente pour un jeune adolescent et comme tout fait mal, même quand c'est bien, du premier regard jusqu'à la trahison.

Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 06/07/2005

Retrouvez cette interview sur le site des Incorruptibles

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