CRDP académie de Créteil - Centre ressources littérature de jeunesse

Télémaque

Rencontre des Incorruptibles
et de Robert Bigot

Robert Bigot. Photo extraite de la vidéo

Entretien réalisé en janvier 2005, à l'Atelier du livre de Melun, à l'occasion de la sélection du roman Sous le calme du Djebel pour le 16ème prix des Incorruptibles.
Cet entretien a été filmé en vidéo numérique par l'équipe du Centre de ressources et de productions audiovisuelles du CRDP de l'académie de Créteil. Des extraits de cette vidéo sont présentés sur cette page (accessibles si vous bénéficiez d'un haut débit).

Questions sur...

Sous le calme du Djebel. Actes SudSous le calme du Djebel
Robert Bigot
Actes Sud - 2003

Résumé :
Alors qu'en France, les appels de l'abbé Pierre troublent les consciences, en Algérie, Hélèna Kolbe, une jeune ethnologue, part finir sa thèse dans les Aurès et se retrouve prise dans les méandres de la guerre. Elle est confrontée au sort d'une population délaissée depuis les "événements" de 1954.

 

 

Les Incos : C'est la première fois que vous êtes sélectionné pour le Prix des Incorruptibles, pour votre roman « Sous le calme du Djebel » publié en 2003 aux éditions Actes Sud. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?

R.B : La sélection de ce roman par un collectif de passeurs, associée à la promotion qui en découle, devraient faciliter sa diffusion. Il faut espérer que cette distribution élargie permettra à de plus nombreux lecteurs de s'intéresser à cette histoire douloureuse. Compte tenu de la gravité du sujet, il faut s'en réjouir.

Voir la vidéo (haut débit requis)Les Incos : Commençons par la question la plus classique. Avez-vous toujours voulu devenir écrivain et si oui, écrire pour la jeunesse vous est-il toujours apparu comme une évidence ?

R .B : Me trouvant, depuis l'âge de dix-huit ans, en contact fréquent avec des enfants et des adolescents (colonies de vacances, maisons familiales, camps d'adolescents, centres aérés...), j'ai commencé par écrire des contes et des chansons. Mathilde Leriche, grande figure de la littérature jeunesse, après avoir lu quelques unes de mes nouvelles, m'avait suggéré d'essayer le roman : ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd, et je me suis mis à table. J'ai commencé Les lumières du matin au début des années soixante. J'ai tout de suite adopté le parti pris d'écrire pour tous, me réservant de présenter mes textes à des éditeurs pour la jeunesse, de façon systématique.

Les Incos : Pourriez-vous nous expliquer plus particulièrement cette fameuse phrase, mise en exergue au début de votre ouvrage « Chaque fois que quelqu'un dit  " j'ai la haine", il recommence la guerre d'Algérie » ?

R.B : J'ai entendu à maintes reprises des adolescents utiliser sans complexe cette formule : "J'ai la haine", pour exprimer leur exaspération ou leur mécontentement contre quelque chose ou quelqu'un. Hormis la construction volontairement fautive de la formule (on n'a pas la haine comme on a la fièvre), cette expression s'empare d'un mot d'une force incroyable pour désigner à peu près n'importe quelle colère. Or, la guerre d'Algérie n'a pas été une guerre moderne de stratégie et de tactique entre deux armées : elle est comparable, côté algérien, à la résistance française contre l'occupation nazie. De part et d'autre, en Algérie, l'affrontement a suscité des réactions paroxysmiques d'une violence inimaginable (que les exactions de la guerre contre le Vietnam -1946/1954- préfiguraient, chez les militaires de carrière). La haine, totale, aveugle, inhumaine, a présidé à ce conflit, d'un côté comme de l'autre, je le répète. On ne doit pas jouer avec ce mot-là, c'est impudique, c'est renouer avec cette atmosphère de haine dégradante qui caractérise, justement, la guerre d'Algérie.

Les Incos : Attardons nous un moment sur le titre. Pourriez-vous nous en expliquer toute la signification ?

R.B : Le titre initial était Au temps, pour les crosses ! (lire le passage, page 208). Titre inacceptable selon l'éditeur, puisqu'il ne disait plus rien à personne, et surtout pas aux adolescents. On m'a demandé d'en trouver un autre, avec une contrainte supplémentaire : il fallait qu'un mot au moins évoque l'Afrique du Nord. Dans la liste d'une vingtaine d'autres titres que j'ai proposés, tous aussi peu satisfaisants les uns que les autres à mes yeux, c'est finalement Sous le calme du Djebel qui a été retenu. Il suggère que sous la quiétude apparente du décor superbe que découvre Héléna Kolbe, une révolte couve, invisible, qui finit par éclater, alors que rien n'a pu le laisser prévoir.

Les Incos : Vous avez déclaré que votre écriture est avant tout militante et que vos livres étaient en fait « des tracts un peu long ». Votre livre s'apparente en effet à un vrai devoir de mémoire. Vous paraissait-il urgent de parler de la guerre d'Algérie à des adolescents ?

R.B : Urgent . Pas vraiment. Nécessaire, oui. Les adolescents (celui que je fus n'a guère échappé à ce travers) ont tendance à faire débuter l'histoire à partir de leur date de naissance. Leurs repères historiques sont incroyablement pauvres, imprécis, chronologiquement erronés. Je fais mienne cette phrase célèbre dont j'ai oublié l'auteur : « Un peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre ». Si aujourd'hui, les jeunes avaient conscience des malheurs sans nombre que le colonialisme a généré (oui, je sais, les hôpitaux, les routes, etc. et si l'on parlait du reste ?), ils auraient un autre regard sur le monde. Ils comprendraient mieux l'emprise de l'argent sur la planète, l'égoïsme et les motivations honteuses des pays riches à l'égard des pays pauvres. C'est, ni plus ni moins, d'une leçon de politique mondiale dont ils ont besoin ; c'est cela qui est urgent.

Robert Bigot. Photo extraite de la vidéoLes Incos : Nos jeunes lecteurs attendaient effectivement beaucoup de votre livre et ; ils auraient voulu qu'on leur en dise un peu plus et plus directement sur cette guerre. Ils se sont quelque peu perdus dans les méandres de l'histoire. Pourriez-vous leur donner les clés historiques pour comprendre totalement Sous le calme du Djebel ?

R.B : Il faut se souvenir que les populations algériennes avaient accumulé, depuis la conquête de 1830, cent-vingt-cinq ans de mépris à leur égard, lorsque l'insurrection a éclaté : que ces populations avaient pourtant bravement donné leurs fils aux guerres qui opposèrent la France à l'Allemagne, en 1914 et en 1940 ; qu'elles n'avaient pas de droits civiques ; pas d'éducation pour leurs enfants, et tant d'autres injustices criantes, honteuses. Il faut se souvenir des émeutes de Sétif (8 au 10 mai 1945), sauvagement réprimandées par le gouvernement provisoire de la République Française (qui fêtait, ce 8 mai 1945, la reddition des armées nazies), et jamais guéries. Il faut savoir que, dès le début du conflit, c'est l'armée qui prit le pouvoir en Algérie, avec tout ce que cela comporte de violences et d'arbitraire (j'ai essayé de le faire comprendre discrètement). Il n'y a pas une seule opération militaire décrite dans ce roman dont l'authenticité n'ait été recoupée de plusieurs sources. Et puis, il y a ma mémoire, en plus.
Sous le calme du Djebel est beaucoup plus une chronique qu'un roman, d'où une certaine difficulté de lecture pour les adolescents qui privilégient les récits d'aventure, les polars, les histoires d'amour. J'en avais parfaitement conscience, en l'écrivant : je n'ai pas pour autant renoncé.
En choisissant de ne décrire que la première année du conflit, j'ai voulu montrer que tout était dit, dès le début : les attaques contre les populations civiles, la terreur, les destructions de mechtas, les regroupements de populations dans ces conditions inhumaines, les arrestations et les exécutions arbitraires, la torture institutionnalisée, l'emprise de l'armée sur tout le pays. Les années de guerre qui suivirent n'ont rien ajouté de vraiment nouveau. Huit années de malheur absolu pour ces populations prises entre les exactions du FLN et la répression de l'armée. ..

Les Incos : Comment réussir à mêler fiction et histoire ? Comment décrire l'Histoire, quand on raconte des histoires ?

R.B : L'histoire, c'est aujourd'hui, c'est tous les jours. Les adolescents aussi vivent l'histoire, y participent dans sa construction quotidienne (avec les adultes, bien sûr). Il est donc indispensable, pour écrire sur une période historique, de mêler le quotidien le plus banal, le plus simplement élémentaire, aux événements. On n'écrit pas sur l'histoire lorsqu'on entreprend un roman historique (ce serait la trahir à coup sûr), on fait vivre au jour le jour les gens qui la construisent à leur insu, dont ils sont les témoins parfois inconscients. Hélèna, aussi vive et intelligente soit-elle, ne sait rien de ce qui va se passer, alors que le lecteur, plus ou moins, est au courant lui, parce qu'il a tout de même un peu lu des journaux, des livres, ou vu des films ; le plus difficile est de faire comprendre cette "inconscience absolue" de l'histoire, lorsqu'on la vit de l'intérieur. C'est facile, après coup, de raconter fièrement qu' on y était . Car, la plupart du temps, on ne savait pas, sur l'instant, qu'on vivait l'histoire en direct.
On ne peut pas, comme au tango, faire marche arrière. C'est aujourd'hui, dans sa vie de chaque jour, qu'il faut être historiquement dans le coup. Sinon, on rate le rendez-vous. J'ai de nombreux exemples de rendez-vous réussis ; j'en suis heureux, comme d'une grâce qui m'a été donnée de regarder passer la vie du haut de sa fenêtre. C'est ce que je répète inlassablement aux adolescents que je rencontre.

Les Incos : Vous dédiez votre livre à Germaine Tillon, qui est aussi l'un des personnages de cet ouvrage ; pourriez-vous nous en dire un Il était une fois l'ethnographie. Le Seuilpeu plus sur elle ?

R.B : Une femme admirable, en tous points exemplaire. Ethnologue dans les Aurès dès 1934, résistante dès 1940, déportée en 1942, chargée de mission en Algérie en 1954, militante contre la torture, contre les attentats, créatrice des centres sociaux en Algérie, initiatrice de l'enseignement des enfants algériens (et notamment les filles). Liste non exhaustive ; Il faut aller à sa rencontre, en la lisant. Il faut lire Il était une fois l'ethnographie (Le Seuil), pour la comprendre. Cet ouvrage se lit comme un roman. Germaine Tillon est passionnante, parce qu'elle est aussi intelligente qu'humaine, aussi sensible que drôle (un sens de l'humour impayable, chez une scientifique de ce niveau !), aussi courageuse que lucide. Son engagement, au cours de sa vie entière, est total, et son militantisme infatigable. Une grande, une très grande dame. Ses conseils m'ont été très précieux.

Les Incos : Vous aviez vingt-et-un ans au moment des événements que vous décrivez, c'est à dire l'âge d'une bonne partie de ces personnages. Est-ce donc un peu le roman de votre vie ?

R.B : Une si petite flamme raconte l'histoire d'Hélèna Kolbe, prise dans la tourmente de la seconde guerre mondiale. Elle est juive ; elle est née en décembre 1933. Ça me ressemble beaucoup. Sous le calme du Djebel la fait revivre, deux ans après que le lecteur l'a quittée dans le roman précédent. Elle vit à Belleville, Place des fêtes, proche des mouvements caritatifs ; tout cela, je l'ai vécu, dans ces décors-là. Tout est vrai, y compris la maison des squatters de la rue Rodier et le travail aux côtés de l'Abbé Pierre. Enfin, la vie militaire de Jean-Claude Clarisse est rigoureusement la mienne, dates et lieux compris. Et voilà comment on peut habiter plusieurs personnages "fictifs" en même temps !

Une si petite flamme. SyrosLes Incos : Lorsqu'on lit votre ouvrage, on est frappé par la rapidité avec laquelle la montée de la violence s'est faite en 54 en Algérie. On assiste, hébété à ce revirement de situation, tout aussi étonné que votre personnage Héléna. Pourtant Michel Clarisse, un autre de vos personnages dit alors de France que ces événements étaient prévisibles. Quelle est votre position sur la question ?

R.B : En politique, il y a ceux qui savent et qui dénoncent, et ceux qui savent et se taisent. Tout le monde savait, plus ou moins, la misère des populations algériennes. Tout couvait sous les djellabas et les mouvements nationalistes étaient connus ; je ne peux pas faire un exposé, même approximatif, sur la vie politique colonialiste française au sortir de la guerre de 39/45. Mais mon livre voudrait susciter des envies de savoir.

Les Incos : À quel moment bascule-t-on, en Algérie, de la révolte à la révolution puis à la guerre ? Est-ce alors une guerre civile ?

R.B : Je ne crois pas qu'il y ait des phases aussi clairement séparées que ne le suppose votre question, dans le déroulement de ce conflit. Je ne crois pas non plus que ce fut jamais une guerre civile : les ressortissants algériens n'étaient pas des français à part entière. Car le plus grave, le plus odieux sans doute, c'est que l'armée s'est comportée vis-à-vis des fellaghas et des populations civiles comme les nazis s'étaient comportés à l'égard des juifs pendant la seconde guerre mondiale, en les considérant comme des sous-hommes, des êtres inférieurs. Pas de quoi être fier, aujourd'hui. Et c'est ma honte.

Paroles d'écrivain...
Robert Bigot

Les Incos : Lorsque l'on considère la littérature comme militante, y a t-il une difficulté supplémentaire pour écrire pour la jeunesse ? Pensez-vous que vous écririez différemment pour les adultes et en quoi consisteraient ces différences ?

Voir la vidéo (haut débit requis)R.B : Oui, j'en suis certain, c'est difficile d'écrire pour la jeunesse si l'on se place dans une démarche militante. Le profond respect que l'on doit à son jeune lectorat est de tous les instants. Mais il y a aussi une excellente littérature jeunesse qui n'est pas engagée. Et puis il y a le reste . En littérature jeunesse, il faut se méfier des imitations. Comme je l'ai souvent dit, j'écris pour tous. Avec une différence essentielle, cependant : je n'ai rien à dire, spécifiquement, aux adultes.

Les Incos : Pouvez-vous nous expliquer plus particulièrement cette dédicace faite à vos enfants d'un de vos ouvrages Les lumières du matin publié en 2001 aux éditions Actes-Sud Junior : « pour que l'on ne leur raconte pas d'histoires » ?

R.B : Ce roman est à sa cinquième édition. La première date de 1975, chez Hachette, aussitôt après que le manuscrit ait reçu le prix Jean Macé de la Ligue française de l'enseignement. La Commune de Paris, à cette époque, était encore pudiquement glissée en cinq lignes dans les manuels d'histoire, entre la guerre de 1870 et le conservatisme de M.Thiers. Une dissimulation honteuse qui m'avait révolté. D'où ce livre qui tentait de dire la Commune de Paris, sans « raconter » d'histoires, comme dans l'expression : « Tais toi, tu nous racontes des histoires ! », laissant entendre que le locuteur maquille la vérité ou ment carrément.

Les Incos : On est surpris de voir la précision de la connaissance des différents événements historiques que vous décrivez (la Commune de Paris dans Les lumières du matin, la déportation dans Une si petite flamme). Votre écriture est-elle toujours précédée d'une longue préparation de recherches ?

Dans les jardins d'mon père. Actes SudR.B : C'est indispensable. Je ne suis pas historien : c'est un métier noble, fait de recherches, d'analyses approfondies, d'interprétations sincères. J'ai dit plus haut qu'il fallait mêler la vie quotidienne à l'Histoire que les personnages sont en train de vivre. Ils ne peuvent pas tout voir, tout connaître : il faut choisir de quel événement ils seront les témoins, voire les acteurs. C'est un dosage difficile, mais passionnant. Voilà, je l'ai dit, le mot : passionnant ! Faire en sorte que vous traversiez l'Histoire, comme si vous y étiez, SANS LE SAVOIR. Curieusement, de tous mes romans, Dans les jardins d'mon père est sans doute celui où j'ai pris le plus de plaisir à imbriquer des personnages illustres à des petits faits quotidiens (Léon Blum rencontre Pascal Clarisse à une manif', Marx Dormoy invite à dîner Marie Clarisse, la courtise un peu, etc.) et c'est celui de mes livres qui suscite apparemment le moins d'intérêt. Dommage, car le procédé narratif que j'avais employé, proche de l'écriture théâtrale, donnait au récit une teinte singulière.

Il est indispensable que l'écriture d'un roman à trame historique soit précédée d'un long et patient travail de recherche. Toutes mes sources sont croisées, parce qu'on n'a pas le droit de choisir la version qui fait plaisir. Une barricade n'a que deux côtés : il faut choisir son camp et je l'ai toujours fait, mais cela n'autorise pas à bricoler la vérité.

Les Incos : D'où vous vient ce grand amour de l'histoire ?

R.B : De ce que j'ai vécu, du souffle que l'histoire a laissé sur moi. Lorsque je dis aux adolescents que je rencontre dans leurs classes : « Les images de guerre à la télé, ce ne sont pas des images d'Epinal, c'est pas pour jouer, c'est du vrai. La femme qui cherche je ne sais quoi dans les décombres de sa maison, elle existe, et lorsqu'elle sort de l'écran, remplacée par la pub pour une crème anti-rides, elle est toujours là -bas, la pauvre, du moins je l'espère pour elle, elle cherche toujours, désespérée. », Et je leur explique que lorsque l'on a vécu la guerre, enfant, c'est inoubliable, à jamais. Les mitraillages des avions italiens, sur les routes de l'exode en 1940 (cf Une si petite flamme), je ne les ai jamais effacés.

« Amour » pour l'histoire ? Le mot est fort. Impérieuse nécessité de l'histoire serait plus juste. Il faut savoir repérer les aléas de l'histoire au jour le jour pour éviter de commettre les mêmes erreurs qu'hier. Si vous saviez avec quelle ferveur les habitants de Dun-les-Places (un exemple parmi tant d'autres), en Morvan, commémorent chaque année le drame qui fut le leur en juin 1944 (27 hommes assassinés par les nazis). Ils le font avec une pudeur admirable en même temps qu'ils suivent attentivement les événements du monde. « Ne laissons jamais revenir un régime de dictature et de racisme. » disent-ils. Une leçon.

Les Incos : Votre œuvre est un peu comme un voyage à travers le temps où chaque ouvrage aurait pour but de dénoncer un moment douloureux de l'histoire. Pourtant un fil conducteur tient ces livres attachés les uns aux autres : une famille, les « Clarisse », dont nous découvrons à chaque époque, les descendants. Quel était votre but en créant ainsi cette famille ?

R.B : Une famille, c'est un tricot de savoirs, de cultures, de traditions, d'amours, de querelles, parfois de haines. Chaque branche, par ses alliances, reçoit son apport extérieur, s'en nourrit. L'histoire de la famille Clarisse est vaste ; elle n'est pas achevée. Je souhaitais, en la créant, que mes lecteurs aient plaisir à retrouver des personnages dont ils avaient suivi la vie dans un récit précédent. En fait, je les connais par cœur, les Clarisse ; les membres de cette famille me semblent vivre un sorte d'aventure génétique assez réaliste. Et puis, il y a Camille Clarisse. Actes Sudle plaisir de parler d'eux à mes lecteurs comme si je leur faisais des confidences : « Vous verrez, Hélèna va se marier. » , ou bien « Il ne fait pas de doute que Jean Clarisse va retrouver son père. » . Il y a là une connivence subtile qui semble les rassurer, mais aussi faire vivre plus intensément les personnages. Je leur présente toujours l'arbre généalogique de la famille Clarisse, qui s'enrichit au fil des nouveaux récits.

Les Incos : Un seul de vos livres semble un tant soit peu échapper à l'impératif historique : Camille Clarisse, publié chez Actes Sud Junior en 2000, puisqu'il traite plus directement du mal-être de l'adolescence. Pourtant, il semble bien que le diktat de l'histoire finit par nous rattraper puisque la raison effective de ce mal-être vient du fait que cette petite ne saisit pas les raisons de l'histoire de ses parents. Faut-il tout dire aux enfants, parce que l'Histoire fait partie de leur histoire ?

R.B : Je ne suis pas compétent sur ces questions qui traitent des vérités familiales. Il me semble - réponse banale - qu'on doit s'attacher à dire la vérité, seulement à l'âge qui convient, toujours avec les mots qu'il faut. Une expérience personnelle me prouve que cela ne fonctionne pas toujours de façon satisfaisante. Alors ? Du cas par cas plein de tact et de subtilité, sans doute mais, surtout, jamais de couvercle plombé.

Les Incos : Travaillez vous en ce moment sur un nouvel ouvrage et quel en sera le thème ?

R.B : Le prochain livre sort dans quelques semaines chez Syros, dans la collection Les uns les autres. Ce roman épistolaire, co-écrit avec Christian Grenier, met en scène deux jeunes gens, amis d'enfance, Patrick Faure, militant de Pharmaciens sans frontière à Sarajevo, pendant la guerre de Yougoslavie, et Romain Clarisse, le fils d'Hélèna Kolbe, prof de piano en Touraine. La guerre que raconte Patrick est là, dans toute son horreur, qui sévit à 2000 kilomètre de la douce Touraine où Romain va se trouver confronté à un mal qui survient brutalement, un cancer. Le titre est : Le mal en patience. Lequel des deux jeunes gens souffre le plus ? Est-ce même la bonne question ?

Le mal en patience. SyrosLes Incos : Quel est l'auteur qui vous a le plus influencé ?

R.B : Je ne sais pas répondre à cette question que les adolescents, désormais programmés pour les compétitions en tous genres (il faut être le premier de n'importe quoi, du moment qu'on est le premier), me posent souvent. En fait, chaque (bon) auteur m'apporte quelque chose, toujours différente de ce que me donne un autre. Je me nourris de chaque beauté avec le même plaisir, ces différences sont inépuisables, riches d'imprévisibles bonheurs.

Les Incos : Votre livre idéal ?

R.B : Ça existe ?
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Dans un souci de perfection qui l'honorait, le sergent qui commandait le piquet d'honneur devant le cercueil crut indispensable de faire exécuter une seconde fois le « Reposez, armes ! » parce que les crosses n'avaient pas toutes touché le sol d'un même son. Martial, il prit sur lui d'offrir au jeune défunt un hommage posthume impeccable, par un vigoureux : « Au temps, pour les crosses ! » qu'accompagnait un coup de menton au ciel.
On refit le mouvement dans un ensemble parfait. » p.208 de « Sous le calme du Djebel », éditions Actes Sud junior, collection « Les couleurs de l'histoire, 2003

Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 06/07/2005


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© Académie de Créteil/CRDP/Télémaque - 06/07/05 contact
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