
Entretien réalisé en janvier 2005, à l'Atelier du livre
de Melun, à l'occasion de la sélection du roman Avec des si
on mettrait Chicago dans une canette de coca pour le 16ème prix des
Incorruptibles.
Cet entretien a été filmé en vidéo numérique
par l'équipe du
Centre de ressources et de productions audiovisuelles du CRDP de l'académie
de Créteil. Des extraits de cette vidéo sont présentés
sur cette page (accessibles si vous bénéficiez d'un haut débit).
Questions sur...

Avec des si on mettrait Chicago dans une canette de coca
Auteur : Sigrid Baffert
Illustrateur : Thierry Christmann
Syros
col. Les uns et les autres
2003
Résumé :
Sacha gagne un voyage au Malawi. Après une discussion houleuse, son père
accepte de l'accompagner, mais le jour du départ est repoussé.
dès lors, le sort s'acharne et le projet vire au cauchemar.
Incos : C'est la première fois que vous êtes sélectionnée pour le Prix des Incorruptibles, pour votre ouvrage Avec des si, on mettrait Chicago dans une canette de Coca, sorti en 2003, chez Syros. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?
S.B : J'étais agréablement surprise bien sûr !
Je connaissais le Prix des Incos de nom et j'avais déjà lu et
vu des sélections. Là où c'est intéressant, c'est
que d'un coup, on se trouve confronté à des centaines d'enfants
qui ont tous lu le même livre. Donc, c'était une promesse
de
rencontre.
Les Incos : Comment est né ce livre ?
S.B : Il est né d'une aventure personnelle. Un membre de ma famille est parti sur un voilier pour une année sabbatique en Méditerranée et je l'ai accompagné lors de son départ. Je devais faire les premiers milles à ses côtés jusqu'en Corse ou en Sardaigne, cela dépendait de la météo. Mais il y a eu une tempête, neuf jours de mistral et on a jamais pu partir. Ça a été neuf jours de frustration. J'étais à Hyères - le lieu où se passe le roman - et qu'est-ce que l'on fait sur un voilier quand il y a du mistral ? Autour de soi, on a les plaisanciers, les vacanciers. J'avais avec moi un petit carnet, je me suis mise sur la table à cartes et j'ai démarré une histoire qui se déroulait dans le décor que j'avais autour de moi, au mois de juillet 2000. Et cela a démarré comme ça : j'avais devant les yeux des personnages, le port de Hyères, les magasins d'accastillage, non loin du ponton. Ça a donc été le point de départ, l'allumette qui a allumé la mèche de l'histoire. Après, j'ai complètement dévié et je suis partie sur « mon petit vélo ».
Les Incos : D'où vous est venue l'idée du titre ?
S.B : Le titre a eu plusieurs histoires ; il a changé quatre fois. La version initiale du roman s'appelait Roulette russe puis il est devenu Tirage au mauvais sort. Il a été modifié deux fois, mais il n'y avait rien qui me satisfaisait. Pour moi, Avec des si est une phrase magique. C'est la phrase des regrets, mais en même temps celle des possibles, des rêves. « Avec des si. », qui n'a pas répété cette phrase ? On l'a tous prononcée un jour. Je ne voulais pas forcément reprendre l'expression connue « Avec des si on mettrait Paris en bouteille ». J'ai voulu changer et choisir un titre un peu long, qui agace... Personne n'est capable de le dire correctement sans se tromper. « Ave c des si on mettrait Chi ca go dans une ca nette de co ca ». il y a une sorte d'allitération dans les mots ca nette, Co ca , Chi ca go . C'était surtout un jeu sur les mots.
Les Incos : Pourquoi être partie sur le thème du hasard ?
S.B : Au départ, je savais qu'il y allait avoir une succession de hasards. Mais je ne savais pas encore où j'allais aller. Ce qui est sûr, c'est que le hasard est quelque chose qui me fascine. La vie est un tricot de hasards et de choix. Quelle est en fait la frontière entre nos choix et le hasard ? On oscille sans cesse entre les deux. Ce qui m'intéressait c'était de voir ce qu'on maîtrise et ce que l'on ne peut pas maîtriser. Il y avait aussi cette idée de culpabilité, car dans le livre, Sacha se sent coupable. Or qui est coupable dans une succession d'événements ? Est-ce que c'est le premier qui a déclenché quelque chose ? Est-ce que c'est l'un des différents acteurs ? Ou bien le dernier maillon de la chaîne ? Je ne sais pas. Mais finalement est-ce que ça a vraiment un sens de poser la question « avec des si.» ? Il y a des fois où cela n'a pas de sens de s'interroger, mais ce sont des questions qui sont venues au fil de l'histoire. Je me suis laissée porter par le thème, par l'histoire. Je me suis fait un peu déborder. Souvent on m'a reproché le fait qu'il y ait trop de hasards dans le roman, mais la vie n'est que ça : une succession de choix. Car on a une part de choix, heureusement.
Les Incos : Nos jeunes lecteurs ont été très étonnés par le fait que votre histoire n'a pas de fin très tranchée, certains ont même avancé le fait que c'est une « histoire sans fin » ? Laisser planer le doute est-ce pour vous ne pas donner de fin ? Et si oui, était-ce pour donner encore sa part au hasard ?
S.B : Là ce n'était pas donner une part au hasard, je crois que de toute façon, je n'avais pas à donner de réponse à tout. C'est vrai que le roman est une sorte de tranche de vie et je trouvais malhonnête et absurde de donner une réponse claire sur quelque chose dont on ne pourra jamais avoir de réponse. On ne saura jamais qui a eu ces fameux billets, mais dans la vie, c'est comme ça ! Il y a 99 % de questions qui restent sans réponse. Cela faisait partie de l'empreinte, de la pâte dont a été fait le livre. Je ne voulais pas donner de réponse tranchée. Parce qu'en plus, laisser une question ouverte comme ça c'était pouvoir se dire, « finalement, ça s'est bien terminé, en fait, ce pouvait être aussi bien positif que négatif ». C'était une porte ouverte pour l'imagination du lecteur. C'est la vie qui continue.
Les Incos : Les lecteurs incorruptibles ont trouvé votre style très réaliste. En aviez-vous conscience au moment de l'écriture de l'ouvrage et pensiez-vous qu'un tel style était nécessaire pour exprimer le thème que vous vous étiez imposé ?
S.B : Je n'ai pas assez de recul sur mon style. Seul le lecteur peut l'avoir, ce recul. J'ai peut-être un style réaliste ; il est vrai qu'on m'a souvent fait remarquer que j'avais une écriture assez scénaristique. La plupart du temps, mes livres se passent dans un cadre quotidien. Après cela peut déraper, mais ma base, c'est la vie qui m'entoure et qui m'intéresse. Je trouve qu'il y a rien de pire qu'un dialogue raté, cela ne veut pas dire que mes dialogues sont réussis, mais en tout cas, la justesse est l'une de mes principales préoccupations quand je les écris. J'essaie de les redire à haute voix. Cela ne veut pas dire que je « beugle » chez moi, (je m'arrange pour qu'il n'y ait pas trop de monde quand même.). Je les reprends à haute voix et sitôt que quelque chose me semble bancal, peu spontané, bizarre, trop artificiel, cela passe tout de suite à la poubelle. J'ai besoin d'avoir une continuité dans l'émotion. Je crois que c'est cette "écriture orale" qui donne ce côté réaliste. La musique des mots est quelque chose qui m'importe. Et alors là, ça me dépasse, c'est une musique.
Les Incos : Et justement, votre ouvrage fait beaucoup référence à la musique. A-t-elle tant d'importance dans votre vie ? Pensez-vous qu'elle a une influence sur votre manière d'écrire ?
S.B : Là aussi je n'ai pas tellement de recul pour analyser, mais ce qui est sûr c'est que la musique fait partie de ma vie et que j'ai dû en être imprégnée. Je fais un peu de saxo alto et de flûte traversière. Avant d'écrire des romans, j'écrivais des chansons, je viens de l'univers de la musique. J'ai travaillé avec des musiciens et en dehors de la musicalité des mots, la musique instrumentale est vraiment quelque chose de très important. D'ailleurs, lorsque j'écris un roman, je suis quasiment incapable d'écrire dans le silence : j'ai besoin d'écouter un CD. Je ne choisis pas forcément des chansons, mais des musiques sans parole, souvent des bandes originales de films : cela crée une émotion, un état d'esprit, une écriture et un univers particuliers et ça m'aide à écrire. En ce qui concerne la référence au chant lyrique, dans Avec des si, j'ai une sour qui a fait 10 ans de chant lyrique et ça m'amusait de la voir faire ses vocalises. il y en a qui sont carrément ridicules, mais qui sont essentielles pour la technique du souffle ; c'est toujours très drôle et j'adorais ces moments où elle faisait des « aaa, eee, iii, ooo. » et un tas d'exercices de respiration. Donc je voulais les "caser" parce que c'est un joli souvenir.
Les Incos : Lorsque nos jeunes lecteurs apprécient ou non un livre, leur critère de sélection est en général « il y a de l'action ou non ». Pensez-vous que ce livre est justement un livre d'action et en quel sens ?
S.B :
Je pense que dans ma bouche, le mot "action" n'aura pas le même
sens que pour eux. Pour les jeunes, l'action passe souvent par le crime ou un
événement violent et c'est vrai que c'est une notion qui est revenue
souvent quand j'ai rencontré les enfants. Pour moi, Avec des si
est un roman d'action, parce que c'est une succession d'événements,
ça n'arrête pas. J'avais l'impression qu'on ne reprend même
pas son souffle, à chaque fois l'action est relancée. Mais pour
les jeunes lecteurs, le mot n'a peut-être pas le même sens. J'ai
eu les deux points de vue : certains ont trouvé qu'il y avait beaucoup
trop d'action et d'autres ont trouvé qu'il n'y en avait pas, en tout
cas pas dans le sens dans lequel je l'entendais moi. Il est vrai qu'il y a un
problème de registre et de vocabulaire entre générations.
Ce qui est sûr c'est que ce n'est pas une action de "mouvement",
mais liée au suspens et aux rebondissements. C'est une écriture
un peu particulière, ce livre est à part dans ma bibliographie.
Les Incos : Que signifie votre dédicace codée : « Au 14, rue du Petit Prince » ?
S.B : Justement, elle est codée et ce n'est pas pour rien. C'est une dédicace qui est destinée à une unique personne ; seule la personne concernée peut en décoder le message. Elle a très bien compris ce que je voulais dire. Cela fait partie des petits plaisirs de l'auteur dans les dédicaces, des clins d'œil. C'est toujours étrange parce que par définition, une dédicace sur un livre va être publique et même temps, il n'y a parfois qu'une seule personne qui est à même de la comprendre. Je ne décrypterai pas celle-ci. J'aime bien cette frontière publique/privé. quand elle reste frontière.
Les Incos : Revenons un instant sur la scène de l'interview de Sacha et à sa diffusion. Qu'elle était votre réelle intention en vous y attardant ?
S.B : C'est une scène particulière car c'est la seule qui a été rajoutée sur les suggestions de mon éditrice. Elle n'existait pas initialement dans le roman. Mon éditrice avait du mal à situer le roman par rapport à ceux de la collection Les uns les autres, qui offrent souvent un éclairage social. À un moment donné, on a pas mal discuté sur la légitimité de ce manuscrit dans la collection. Mon éditrice souhaitait qu'il y ait un passage un peu acerbe, un clin d'œilà la vision sensationnelle des médias sur une catastrophe. Cela risquait de verser dans quelque chose de caricatural, mais ce qui est intéressant c'est que Sacha ne devient subitement très important que parce qu'il s'est passé une catastrophe et que son meilleur ami a disparu dans le crash ; or au moment où l'on réalise que ce n'est pas le cas, subitement Sacha n'est plus du tout intéressant aux yeux de la journaliste et elle est furax. C'est toute l'absurdité du décalage entre le drame humain et l'approche spectaculaire de certains médias, car, au contraire, on devrait être ravi que Janeck soit vivant. Il y a un moment paradoxal où on se dit : « A quoi rime cette interview» ? C'était une allusion un peu cynique, mais je n'ai pas trop de jugement là dessus, vu qu'elle a été rajoutée après coup.
Les Incos : Que représente pour vous cette métaphore filée tout au long de l'ouvrage d'un voyage que l'on ne fait jamais ?
S.B : J'ai répondu à cette question en évoquant le voyage que je n'ai pas fait à bord du voilier. Mais cela, je ne l'ai analysé que bien après avoir écrit le roman. Je n'avais pas fait le rapprochement entre les deux. Et je crois qu'il s'est passé quelque chose, je ne sais pas si c'était inconscient. J'avais tellement été triste et frustrée de ne pas prendre la mer sur le voilier que cela a dû apparaître en filigrane dans le roman. Cela m'a complètement échappé lors de l'écriture. Cela fait partie du mystère de l'alchimie entre l'auteur et son livre. Il y a une part qu'on ne maîtrise pas, c'est la même chose que pour le hasard, quand on écrit. Mais cela va plus loin, je crois. Ce qui pousse Sacha en avant et ce qui pousse en avant le livre, c'est qu'on ne sait jamais ce qui va se passer derrière ; tout ce à quoi on rêve et qui n'est pas atteint, cela nous porte en avant. Le jour où l'on atteint nos rêves, où va-t-on après ? On est presque déçu de l'avoir atteint. Cela fait peut-être partie des petites métaphores qui allaient avec le hasard. Cette poursuite d'un rêve que l'on n'atteint pas et c'est tant mieux !
Paroles d'écrivain...
Sigrid Baffert
Les Incos : Commençons par la question la plus classique : avez-vous toujours voulu devenir écrivain ?
S.B :
Non, cela s'est fait un peu par hasard. J'ai fait un drôle de zigzag.
Au départ, j'ai une formation en montage de cinéma et vidéo
et j'étais persuadée que je ferais du montage, ce qui n'a pas
du tout été le cas, car j'ai n'ai pas réussi à trouver
un travail dans cette branche. Donc, j'ai slalomé entre divers petits
boulots parce que parallèlement aux études de cinéma, j'ai
fait des études de théâtre, de la musique, j'ai travaillé
dans un théâtre de marionnettes, une compagnie de danse, plusieurs
musées. mon parcours a été un peu sinueux et c'est un peu
ce que je raconte dans la petite bio de mon premier roman, En roues libres.
Un jour j'ai pris mon sac à dos, j'ai renversé le contenu sur
la table : il y avait du cinéma, du théâtre, de la
musique et je me suis dit : « c'est bien gentil, ma grande,
mais qu'est-ce que tu fais maintenant ?». Et j'ai réalisé que
le lien entre tout ça, entre tous ces domaines, c'était l'écriture.
Je voulais raconter des histoires, tout simplement. En fait, j'ai toujours été
bercée par les histoires, les contes. J'ai commencé d'abord par
le petit format, les chansons, puis sont venus les contes et enfin les romans.
J'ai bataillé quelques années avant qu'un premier manuscrit soit
accepté, et à partir de là, je me suis dit : « pourquoi
pas ? ». D'abord, j'ai eu divers jobs alimentaires à
côté (au sein de plusieurs musées, à Paris) et puis
un jour, j'ai pu me consacrer uniquement à l'écriture. Mais ce
choix de l'écriture n'était pas du tout un choix imaginé
ou anticipé. I l s'est fait par la force des choses.
Les Incos : Vous avez plusieurs cordes à votre arc. Vous avez pris des cours d'art dramatique, empoché une licence de projets culturels ainsi qu'une maîtrise de cinéma. À ce propos, pouvez-vous nous dire comment cet amour du cinéma influence ou non votre style ?
S.B : Cette référence au cinéma, je ne l'avais
pas non plus perçue. C'est à force de rencontrer des enfants,
des bibliothécaires. On m'a
souvent
fait la réflexion. Et c'est vrai que j'ai une écriture en ellipse,
souvent parcellaire, un peu comme un scénario de cinéma. Très
souvent, ce sont des tranches de vie. Il y a des trous, des laps de temps entre
les chapitres. Je suis quelqu'un de très visuel, j'ai vraiment besoin
d'images. Lorsque j'écris, cela me dérange de lire un livre sur
le même sujet, tant j'ai peur d'être contaminée, parasitée ;
j'ai peur d'emprunter des choses. Je préfère me plonger dans des
livres de photos, je travaille très souvent à partir de photos.
C'est ce qui s'est passé pour le troisième récit qui se
passe à Fès, Ces ouvriers aux dents de lait, sur le thème
du travail des enfants. Pour Avec des si j'avais déjà un
univers, il était devant mes yeux : c'était la vie qui se
déroulait autour de moi, c'était facile d'avoir des personnages,
de voir des gens, de parler de la boulangère d'à côté,
de voir le ponton, les voiliers. Pour moi le visuel est très important.
Mais paradoxalement, je décris peu le physique de mes personnages. Je
préfère laisser le lecteur imaginer le visage du personnage. Dans
la construction d'un personnage au moment de sa création, ce qui est
essentiel pour moi c'est son caractère, sa façon de fonctionner,
de vivre, de marcher, de sourire, ce sont ses envies, ses désirs, ses
dégoûts, ses passions, moins le physique. Mais en ce qui concerne
les lieux, le décor est très important pour moi pour écrire.
Les Incos : En plus de votre métier d'écrivain, vous menez de front plusieurs projets, notamment avec la Maison des arts de Créteil, appelés « Ateliers des ogres » et les ateliers de « La fureur d'écrire ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
S.B : Cela fait bientôt quatre ans que la Maison des arts de Créteil me fait intervenir pour des ateliers d'écriture. Là où c'est génial, c'est que très souvent ce sont des ateliers croisés, c'est à dire qui mêlent écriture et un autre domaine artistique : écriture et marionnettes, écriture et illustrations, écriture et musique, écriture et jeu théâtral. Pour faire référence aux « Ateliers des ogres », ce fut une aventure fabuleuse menée par trois aventuriers et trois classes de 6ème. Il y avait un percussionniste, un chanteur/acteur et moi-même. On est partis d'expériences sonores. On a débarqué dans les classes avec des percussions, des djembés, mais il y avait aussi des "instruments" insolites, faits de bric et de broc : des tubes qu'on faisait tourner, des pots de yaourts remplis de sable, des maracas, une poile à frire avec des vis. On est partis d'ambiances sonores à partir desquelles les enfants ont décollé et ont écrit des histoires. Ça a donné un résultat étonnant. Donc là, ce sont des aventures qui sont vraiment intéressantes, qui nourrissent un écrivain ; l'atelier d'écriture c'est un domaine, mais avoir des passerelles avec d'autres domaines artistiques, ça c'est génial, et pour les enfants, ça marche ! Ils ont un lieu d'expression qui n'a rien à voir avec celui du cours habituel. Certains d'entre eux ont beaucoup de mal à écrire, ils ont parfois du mal dans un cursus scolaire classique et tout d'un coup, lors d'expériences comme celles-là, ils "s'éclatent" et s'expriment.
Les Incos : Votre premier roman jeunesse En roues
libres publié en 1999 chez Syros traite du thème du handicap.
Pourquoi avoir
voulu
traiter d'un sujet aussi grave et comment êtes-vous parvenue à
le développer pour un si jeune public ?
S.B : Ce premier roman est particulier. C'est un "coup de gueule". Avant d'écrire En roues libres, j'avais écrit pas mal de chansons et des contes, mais j'étais souvent restée dans le domaine du merveilleux, du "il était une fois". Et puis j'ai réalisé que l'on parle mieux de ce qu'on connaît ; autant prendre la vie qui est autour de soi. Ce sujet du handicap m'intéressait, tout simplement parce que j'ai une personne de ma famille qui est en fauteuil roulant. Lorsque j'ai écrit ce roman, cela faisait deux ans que j'habitais Paris. Depuis, il y a eu des progrès en accessibilité et urbanisme, mais il y a encore quelques années, c'était terrible, il n'y avait vraiment rien d'accessible. Aujourd'hui, de nombreuses lignes de métro et de bus se sont adaptées. Donc cette personne est venue me rendre visite à Paris et cela a été un parcours du combattant dans le RER : c'en était comique tellement c'était ridicule, la capitale vivait au Moyen Age ! Cette constatation affligeante m'a énervée et je me suis dit : « parle de ce que tu connais ». Je n'ai pas pris une personne adulte pour mon personnage principal. J'ai voulu raconter l'histoire d'un adolescent qui est en fauteuil roulant, pour montrer un peu son quotidien, pour le faire vivre. Le plus important pour moi n'était pas de parler du handicap mais d'écrire un roman où les héros étaient handicapés, ce n'est pas la même chose. Montrer que leur adolescence est un peu particulière certes, mais avec les mêmes inspirations, les mêmes envies. Et peut-être que justement pour la première fois j'ai touché un sujet que je maîtrisais davantage, que je connaissais mieux et sur lequel j'avais des souvenirs : c'est peut-être cela qui a fait que ce manuscrit a été accepté et édité. Sans doute parce que j'ai fait mouche, cette fois-ci.
Les Incos : Vous avez également écrit un roman pour adulte. Avez-vous ressenti une différence dans votre manière d'écrire ? Pensez-vous qu'il soit plus difficile d'écrire pour la jeunesse ?
S.B : J'ai écrit un récit de voyages pour les adultes et un autre roman qui ensuite, a été transformé en roman jeunesse. C'est une grande question à chaque fois qu'on se pose : « Y a-t-il une différence entre écrire pour les adultes et écrire pour la jeunesse ? ». Je pense qu'on peut parler de tout aux enfants et aux ados, mais pas de la même façon. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'écris pas de la même façon pour les plus petits et pour les adolescents. Mais qu'est-ce que la littérature pour adolescents ? Pour moi, c'est un OVNI. L'adolescence est un âge hybride où l'on picore aussi bien dans la BD que dans le roman pour adultes. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Dans la littérature pour adolescents, contrairement à celle pour adultes, on est peut-être plus dans l'action. Je ne peux pas forcément m'appesantir sur les descriptions, ni m'octroyer de longues pauses avec un regard plus extérieur, en retrait, des digressions. Non à chaque fois, c'est un rythme assez soutenu. Je pense que cela oblige à être plus simple et c'est vraiment très bien ! Il est très difficile de faire simple. Je crois que la seule différence que j'ai vue entre l'écriture adulte et ados, hormis la façon de traiter les thèmes évidemment, c'est la gestion du temps dans un livre. Il me semble qu'en jeunesse, le temps est vraiment resserré. Il est ramassé, ce n'est pas du tout la même écriture. Alors qu'en littérature adulte, en dehors du vocabulaire plus complexe, on se permet plus de pauses, peut-être même plus de délayage d'ailleurs, ce n'est pas la même chose. Je me sens plus à l'aise en littérature jeunesse. Curieusement j'ai l'impression que j'ai plus d'exigence dans mon écriture en littérature jeunesse, c'est une très bonne école. Et j'ai décidé d'y rester. D'ailleurs, j'ai décidé que je restais à l'école !
Les
Incos : Comment naissent vos personnages ?
S.B : À chaque fois c'est une nouvelle histoire, une naissance différente. Il n'y en a pas deux qui soient nés de la même façon. Mes personnages peuvent être des personnes qui m'entourent, issus de voyages que je fais, d'articles que je lis, des coups de gueule, des envies, des déceptions. Parfois un personnage est un amalgame de plusieurs personnes que je connais ou bien simplement né d'un trait ou une photo qui m'a inspirée. Il y a vraiment mille histoires différentes pour démarrer un personnage. Il arrive que ce soit simplement une rencontre de la vie. Pour l'un de mes romans, Mon frère et demi, qui est sorti récemment, le personnage principal est né de façon assez étrange. Je suis allée manger dans un café rue Daguerre à Paris, un café où je vais assez souvent. Je me suis installée à une table, j'ai commandé une salade, quand a débarqué un petit bonhomme de 10/11 ans avec son cartable. Il s'est assis à une table à côté de moi. Je me suis dit : « Peut-être que les parents vont arriver, ou le grand frère. » Il était là, seul avec son cartable, il a sorti son cahier de texte, il a commencé à faire ses devoirs, puis il a appelé le garçon. Il a commandé à boire et un plat du jour. Moi je le regardais, intriguée, surtout que les auteurs sont terribles, ils sont toujours en train d'observer. Je me disais : « il y a un truc qui m'échappe. Est-ce que se sont ses parents qui tiennent la brasserie ? » Et non, pas du tout. Il a mangé tout seul, il a fait un exercice de maths, je ne sais plus ce qu'il a fait. Je suis restée là, à observer ce petit bonhomme. Il a fini son plat, rangé ses affaires dans son cartable et il est parti. Et alors là, tout de suite, mon imagination est partie sur son petit vélo. Et je me suis dit : « Et bien voilà, je tiens le personnage de ma prochaine histoire ». Le personnage est né d'une rencontre insolite. C'est une histoire qui a commencé dans la vie et qui a atterri dans un livre, comme beaucoup d'histoires.
Les
Incos : Parlez-nous un peu de votre dernier ouvrage publié
en octobre 2004 C'est toujours mieux là-bas.
S.B : Ce livre est parti de plusieurs choses. Tout d'abord, il s'inscrit dans une collection particulière, Confessions. Vaste programme. Le principe est que des auteurs jeunesse y racontent un pan de leur adolescence. Ce n'est pas purement autobiographique, l'idée réside aussi dans le fait qu'il y ait une forme littéraire qui dépasse totalement le simple journal intime. En fait la grande question qui est posée c'est : « quel est le fait marquant de votre adolescence et par quel bout de la lorgnette aimeriez-vous le raconter ? ». Il y a plusieurs thèmes qui ont été traités. Pour moi, il était évident et facile à trouver : c'était le divorce de mes parents, que je n'ai jamais connus ensemble. Je suis partie sur une histoire de train, parce que j'ai passé mon enfance dans les trains. Adulte, je continue d'ailleurs à être dans les trains. Les gares sont des lieux magiques où naissent et meurent des millions d'histoires chaque jour. C'est impressionnant, les gares ! L'idée du roman est un aller-retour sur une ligne de train, avec le principe suivant : un chapitre, une gare. Il se passe plein de choses. Avec le titre C'est toujours mieux là-bas, on a une référence directe au thème du divorce. Je ne sais pas si les autres enfants de parents divorcés pensent la même chose, mais pour moi, quand on est d'un côté, on voudrait être de l'autre et vice-versa. On n'est jamais bien là où on est, c'est toujours mieux « là-bas ».
Les Incos : Quel est l'auteur qui vous a le plus influencé ?
S.B : Il faut que je n'en prenne qu'un seul ? Non parce que moi, il me faudrait trois jours. Pour commencer, j'aime beaucoup Malika Ferdjoukh, qui est d'ailleurs aussi beaucoup influencée par l'univers cinématographique, et avec une écriture imprégnée d'un mélange de deux cultures. J'aime beaucoup son style. En jeunesse, j'aime des auteurs comme Christine Nöstlinger ou Roald Dahl, j'ai fait mes classes avec Roald Dahl. J'en oublie, c'est terrible de devoir citer un seul auteur ! Moi, je partirais avec une bibliothèque ! En adulte, Gabriel Garcia Marquez. Curieusement j'ai beaucoup de mal à citer des Français. En ce moment en policier (enfin là, c'est tous azimuts ce que je donne) je lis Fred Vargas. Elle a l'art de donner vie à ses personnages, j'adore sa façon de les mettre en scène. La liste est forcément frustrante ! Mais si quelqu'un a été très important pour moi, même si ce n'est pas un auteur de romans, c'est une chanteuse, Michèle Bernard, une auteur/interprète qui vient d'ailleurs de la région lyonnaise, comme moi. Ses chansons et son univers m'ont beaucoup apporté. J'ai du mal à lire les auteurs que j'aime quand je suis en train d'écrire : j'ai tellement peur que cela m'influence ! Mais des gens comme Pascal Garnier par exemple (j'aime beaucoup ce qu'il fait en policier, c'est un poète du policier, cela m'impressionne) sont des gens qui me nourrissent et qui me donnent des idées sans m'influencer. Et Michèle Bernard, son univers, ses chansons, ce sont des mots qui m'ont vraiment portée, qui m'ont poussée à écrire.
Les Incos : Quel est votre livre préféré et pourquoi ?
S.B :
C'est terrible comme question : demander à un auteur quel est
son livre préféré ! Est-ce que j'ai un livre de chevet ?.
Je n'ai pas de livre « préféré ».
J'ai, encore une fois DES livres préférés, c'est comme
pour les films. Ce ne sont pas vraiment des auteurs que j'aime, c'est un livre
particulier, un style, un thème, un passage. Non c'est une horreur de
ne citer qu'un seul livre ! Je vais revenir sur ce que j'ai dit tout à
l'heure. Je pense à Cent ans de solitude, de Marquez qui est un
livre qui m'a énormément touchée. Un qui m'a aussi beaucoup
marquée, c'est celui d'André Schwarz-Bart : Le dernier
des Justes. Autrement il y a tous les livres de Giono. Giono, c'est un bon
souvenir et là, difficile de ne donner qu'un seul titre. Un de Baumugnes,
peut-être. ou bien aussi les romans d'Italo Calvino : Le baron
perché ou Le vicomte pourfendu. J'en donne plusieurs délibérément
car j'ai un rapport particulier avec Giono et Calvino, je les ai découverts
à haute voix. Ce sont des livres que j'ai entendu lire par ma mère,
lors de soirées de lectures à haute voix. C'est un rapport à
la lecture qui est magique, l'oralité ! Voilà, si je devais
dire un titre c'est peut-être le souvenir à haute voix du Serpent
d'étoiles de Giono lu par ma mère. Un souvenir extraordinaire.
Les Incos : Votre livre idéal ?
S.B : Décidément ! À brûle-pourpoint, le livre idéal. Si. peut-être deux choses : d'abord c'est un livre qu'on ne lit pas d'une traite. C'est un livre qu'on laisse sur la table de chevet ou dans sa poche, qu'on emporte avec soi et qu'on lit comme on se délecte d'une tasse de chocolat. C'est un livre qu'on reprend, qu'on pose peut-être plusieurs fois et qui offre plusieurs niveaux de lecture, un livre familier. On a tous (je n'ai pas parlé du Petit Prince de Saint-Exupéry tout à l'heure) un livre qui nous suit, comme un ami. Un enfant m'a posé un jour la question suivante : « quel est pour vous le livre idéal ? » Spontanément ce qui m'est venu a été : « c'est celui dans laquelle le lecteur lit sa propre histoire et non celle de l'auteur, celui où le lecteur se retrouve ». Les livres qui m'ont le plus touchée en tant que lectrice sont ceux dans lesquels j'ai reconnu des fragments de ma propre histoire. Et je crois que bien avant d'être écrivain, on est lecteur. C'est cela qui était chouette avec C'est toujours mieux là-bas ou Avec des si, lors des rencontres avec les enfants. C'était quand ils me disaient, « ah, ça me rappelle ça » et « moi aussi, il m'est arrivé ça », de voir dans leurs yeux et les entendre parler de leur histoire et non de la mienne.
Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 13/07/2005
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