CRDP académie de Créteil - Centre ressources littérature de jeunesse

Télémaque

Des albums pour une liaison CM2-6ème

CRDP
mercredi 22 février 2006

Intervenante : Annie Genty, conseillère pédagogique

Annie Genty. Photo Chantal Bouguennec
Le travail proposé à l'occasion de cette animation par Annie Genty, conseillère pédagogique en arts visuels, est destiné à des enseignants de cycle 3. Il prend appui sur une liste de dix albums, constituée dans le cadre d'un groupe de travail départemental sur la littérature (groupe de travail du Val de Marne). C'est un groupe constitué de professeurs du second degré, d'inspecteurs du premier degré, de conseillers pédagogiques, de directeurs d'écoles d'application. Les missions de ce groupe sont définies par les inspecteurs d'académie.
Ces albums ont été envoyés dans chaque circonscription du Val de Marne et sont amenés à circuler dans les classes pour servir de point de réflexion sur le lien entre le CM2 et la classe de sixième. Une grande partie de ces livres font partie de la liste pour le cycle 3.


La liste des albums de la malle :
- Le loup, mon oeil (Susan Meddaugh - Autrement jeunesse)
- Le grand sommeil (Yvan Pommaux - L'école des loisirs)
- Les derniers géants (François Place - Casterman)
- Le loup rouge (Friedrich Karl Waechter - L'école des loisirs)
- L'auberge de nulle part (Roberto Innocenti, Jean-Patrick Lewis - Gallimard)
- Une histoire à quatre voix (Anthony Browne - Kaléidoscope)
- L'étoile d'Erika (Ruth Van der Zee, Roberto Innocenti - Milan)
- Otto, autobiographie d'un ours en peluche (Tomi Ungerer - L'école des loisirs)
- Mon cygne argenté (Michael Morpurgo - Christian Burmingham)
- La reine des fourmis (Fred Bernard, François Roca - Albin Michel)

Une lecture experte amène à une lecture interprétative qui est l'objectif essentiel à travailler à travers l'ensemble de ces albums. Il est nécessaire au préalable d'avoir travaillé sur l'album et ses spécificités par rapport aux autres livres.

Présentation de quelques albums   

Une histoire à quatre voix   

Une histoire à quatre voix. KaléidoscopeUne histoire à quatre voix
Anthony Browne
Kaléidoscope
2000

Dans Une histoire à quatre voix, l'image possède de très nombreuses fonctions, exceptée une relation de redondance avec le texte. C'est peut-être la modalité de définition que l'on peut retenir pour l'album. La définition éditoriale donne au moins cinquante pour cent d'image par rapport au texte.

Les activités à proposer dépendent de l'objectif que l'enseignant s'est fixé par rapport à l'utilisation du livre. Dans un premier temps, on peut prendre le temps de regarder l'objet, organisé avec ses spécificités (livre qui contient des images) et ses généralités (livre). L'album présente une couverture et des pages, mais l'organisation en paragraphes, chapitres... disparaît puisque l'image vient provoquer une interaction entre texte et image.

Le choix d'Annie est de présenter aux enseignants cet album à partir de la première de couverture, puis chronologiquement, d'analyser chacune des quatre voix. Cette présentation ne doit pas être généralisée ou appliquée systématiquement. Avec les enfants, en particulier, il peut être intéressant de l'aborder d'une autre manière.

L'analyse approfondie de "Une histoire à quatre voix"

L'étoile d'Erika   

L'étoile d'Erika
Ruth Vander Zee, Roberto Innocenti
Milan 2003


Cet album, un très bel objet qui ne porte pas à rire, est très intéressant du point de vue de l'organisation de l'histoire. La structure est compliquée puisqu'il s'agit d'un récit enchâssé dans un autre récit. Excepté dans la première et la dernière page, la tonalité n'utilise pas une gamme colorée. D'emblée, la couverture nous renvoie, à titre personnel, à des images vues ailleurs. Celles de la déportation, de la guerre. Le bandeau noir qui couvre le dos et le mot "verboten" sur fond jaune sont très forts ; de même bien sûr que le trou, le vide dans la couverture, comblé uniquement par la couleur jaune de la page de garde. L'étoile d'Erika. MilanDès la prise en main du livre, le lecteur a un horizon d'attente, il sent le registre grave du contenu.

L'image de la couverture fait penser à une image photographique, documentaire, retravaillée pour l'album qui évoque donc un ouvrage de type documentaire. On ne va donc pas approcher la lecture de l'image et du rapport texte-image de la même façon que dans un album entièrement fictionnel, Une histoire à quatre voix, par exemple.

L'étoile jaune et la baarière de la première de couverture ont complètement fait disparaître tout élément d'humanité. Il ne reste plus d'humain qu'un tout petit espace : des personnages dont on ne voit aucune tête. On va retrouver dans un certain nombre d'images ce choix de cadrage qui rend anonyme les personnages des déportés.

Au dos de la page de faux-titre, une image très intéressante fonctionne dans un cadre et nous envoie à une contre plongée sur les rails, dont le point de fuite est à l'infini. La gamme de couleurs, sombre dans un camaïeu de gris, prépare à la fonction symbolique des couleurs, dans un registre particulièrement grave.
Les seuls éléments vivants sont situés dans un tout petit espace et représentent deux charrettes de foin tirées par un cheval, sur lesquelles sont installés deux personnages. Ces charrettes avancent dans la direction inverse des rails. Ce qui autorise une analyse interprétative de la situation : le train emmène les déportés tandis que de l'autre côté la vie continue en toute indifférence. Cette interprétation est appuyée par l'effet de brouillard.

La page de dédicace donne également des informations : "À mes enfants, vos étoiles illuminent ma vie" (R.V.Z) . Cette dédicace de l'auteur renvoie donc à la raison de l'écriture du livre, renforcée par la note de l'auteur qui situe le cadre de la création : "En 1995, cinquante ans après la seconde guerre mondiale, j'ai rencontré une femme dont il est question dans cette histoire. [...] Un vieux commerçant qui se trouvait là nous dit que les ravages causés par cette tempête étaient comparables à ceux de la dernière offensive des alliés pendant la guerre. Le commerçant est retourné dans sa boutique et une dame assise près de nous s'est présentée sous le nom d'Erika".
Le texte va donc permettre de comprendre l'image. La gamme chromatique a complètement changé. On ne retrouvera de la couleur qu'à la fin de l'histoire. Le choix des gammes chromatiques est donc utilisé comme un marqueur de la réalité par rapport à l'évocation des souvenirs.
Le cadre est posé. Le commerçant qui compare la vision de la guerre à celle de la tempête va enclencher la réaction de la dame assise à côté de l'auteur. À partir de "Puis elle m'a raconté son histoire..." l'auteur passe le relais à Erika qui va parler à la première personne.

Erika se pose aujour'hui, au moment où elle parle, des questions sur ce que ses parents ont pu éprouver, ressentir au moment du voyage et de l'abandon.
Dans une superbe double page sur laquelle la couture est gommée et l'espace agrandi, l'image de couverture est reprise en entier, avec un élément qui va faire sens : le landau. L'image du départ du train montre les lignes de fuite et le landau, sur l'image comme un point clair. On devine la petite fille emmaillotée dans les bras de la maman. Le landau est donc vide. Erika explique comment, compte tenu de la situation, sa mère a décidé de la jeter par l'ouverture du train.
On retrouve un peu plus loin dans l'image un point coloré, le bébé jeté du train, ainsi que deux personnages qui attendent le passage du train, assez indifférents. On voit que le train suit le rail, mais ne va pas en ligne droite. Il suit une courbe, après un aiguillage, ce qui peut symboliser un changement d'orientation dans le destin de l'enfant. Erika explique ensuite de quelle façon elle fut récupérée dans l'herbe. L'image montre alors le bébé ; c'est le seul moment du livre où l'on voit son visage et c'est le seul personnage dont on voit le visage. Dans tout le reste de l'album, soit les personnages n'ont pas de tête, soit ils sont vus de dos.

La fin de l'album reste un questionnement : elle ne sait pas qui elle est, ni d'où elle vient. On peut se demander si elle sait où elle va. Pourtant elle indique qu'elle a eu des enfants, elle parle de son arbre et de son étoile. Que signifie l'image en couleur du train qui passe ? Il a une forme un peu différente, il passe dans un lieu vivant plein de couleurs, d'arbres ; on peut se demander quelle est la fonction de ce train.
L'étoile d'Erika est un album très fort, extraordinaire pour aborder le problème très spécifique de cette époque. Aucune place n'est laissée à l'humour, ni dans le texte, ni dans l'image. Il laisse malgré tout une place à l'espoir puisque l'enfant a été recueillie et elle vit. La fin, "Mon étoile brille encore", autorise une réinterprétation de la première de couverture : l'étoile symbolise à la fois l'étoile de David et sa bonne étoile.

Cet album peut être source de discussions entre adultes et avec les élèves. Il élargit le champ des questions par rapport aux sources d'informations de type documentaire et peut amener le lecteur à modifier son interprétation ou son jugement sur cette époque. Chacun peut aussi repartir avec ses incertitudes. Les vérités peuvent être multiples.

On peut aborder ce livre de différentes manières : amener les élèves au-delà de ce qui est raconté dans ce livre, par des livres documentaires, des livres d'histoire... Ou l'amener en illustration de cette période historique. Ce sont deux approches totalement différentes qui posent le problème de ce qu'est un parcours littéraire.
Pour établir des liens entre les livres de la malle, L'étoile d'Erika peut être mis en réseau avec Otto, autobiographie d'un ours en peluche et Le Loup rouge, écrits dans des registres très différents. Il est préférable d'aborder cet album après Otto, qui est beaucoup plus léger dans sa forme, avec des passages drôles, une fin ouverte, positive, même s'il s'agit également d'un témoignage sur la guerre et la déportation.

Otto, autobiographie d'un pour en peluche   

Otto, autobiographie d'un pour en peluche. L'école des loisirsToujours sur le thème de la guerre, Otto propose également un enchâssement d'histoires, dans un autre registre que L'étoile d'Erika.
Otto, autobiographie d'un pour en peluche, fait partie d'un genre particulier qui est l'autobiographie, et le travailler demande donc quelque notion sur ce genre. Une des difficultés réside dans le fait que la temporalité dans le texte et dans l'image ne correspond pas : ce que nous dit le texte n'est pas ce que nous raconte l'image. Cet album exige donc des aller-retour, ce qui peut créer des obstacles à la compréhension pour les enfants.
L'histoire commence à la première personne, et Otto nous informe qu'il s'est retrouvé dans la vitrine d'un antiquaire. Or, l'antiquaire n'apparaît qu'à la fin de l'album. Il n'est pas facile pour les enfants de percevoir ces temps qui se croisent, se décroisent, s'enchaînent... Otto, aujourd'hui, au moment où il parle, est marqué par une tache. Il raconte son histoire : on l'a offert à un petit garçon, David, qui en jouant avec son ami Oskar, renverse de l'encre sur l'ours, ce qui explique au lecteur la cause de la tache qui le marque aujourd'hui. Le jour où Oskar voit arriver David avec une étoile jaune, il ne comprend rien ; David lui donne son ours. On assiste à la déportation d'une façon moins violente que dans L'étoile d'Erika : les images sont adoucies par le tamis de l'ours. Après avoir vécu de nombreuses aventures, plusieurs séparations, et sauvé un GI, l'ours devient un héros et part en Amérique. Arrachée à la petite fille à qui on l'avait confié au cours d'une agression, il se retrouve à la poubelle. On peut imaginer qu'il va finir là, mais un clochard le récupère et l'apporte à l'antiquaire. On sait maintenant comment il est arrivé là. Oskar, qui passait par là, le reconnaît grâce à la tache. Cette tache qui colle à l'histoire d'un peuple, devient un élément positif. Oskar va remonter l'histoire et retrouver son ami d'enfance. Ils vont vivre ensemble avec l'ours qui se met à écrire l'histoire. L'organisation du temps est assez compliquée dans cet album et nécessite de connaître un certain nombre d'informations historiques pour en profiter. Ce livre est traversé par des valeurs qui renvoient à l'universel.

Et aussi...  

Ce livre peut également être mis en relation avec Le loup rouge, sur le thème de la mort. Cet album raconte l'histoire d'un petit chien séparé de sa vie avec les humains, adopté par la tribu des loups, et qui de ce fait va vivre comme les loups. Il va traverser la guerre, être blessé, récupéré par une petite fille qui le soigne. Un jour, il décide d'en finir après une vie riche et bien remplie. Ce livre pose la question des choix de vie ou des choix de mort, selon la formulation que l'on choisit.

Des albums pour une liaison CM2-6ème.Un parcours littéraire se construit en fonction d'un programme de littérature, d'un programme d'histoire, mais il peut aussi se construire en fonction de l'intensité, de la force des albums. Présenter Le loup mon oeil en début de parcours est intéressant. Il est assez compliqué dans sa structure, puisqu'il renvoie à une histoire dans l'histoire, avec deux modalités d'écriture : écriture illustrée et écriture BD qui positionnent le récit et l'histoire dans un certain contexte. Cet album est aussi très drôle et fonctionne très bien avec les enfants.
C'est l'histoire d'une petite cochonne qui raconte à sa famille qu'elle n'est pas allée à l'école car elle s'est trompée en prenant le car scolaire. Elle se retrouve dans la forêt où elle va être capturée par le loup. Celui-ci l'emmène chez elle, très content mais la petite cochonne lui explique que pour faire de la soupe il faut une recette. Le loup a l'idée d'utiliser le livre de cuisine de sa grand-mère, mais la petite cochonne se rend compte qu'il ne sait pas lire. Elle va donc se servir de cette lacune pour l'envoyer chercher des ingrédients de plus en plus difficiles à trouver et de plus en plusd angereux pour lui, jusqu'au moment où elle l'envoie chercher du lierre trilobé, très urticant pour les loups ! La petite cochonne qui connaît bien ses contes du patrimoine réussit à se libérer, rentre chez elle, raconte tout cela à sa famille et devient une héroîne incontestée.
L'enseignant peut mettre ce livre en lien avec les contes du patrimoine, avec d'autres représentations du loup dans la littérature, la structure du récit enchâssé.

Un des albums les plus difficiles à appréhender dans la liste pour le cycle 3 reste L'auberge de nulle part. Le thème abordé est celui de la création : un auteur a perdu toute force de création et se réfugie dans un lieu retiré, une auberge où il s'endort. Il y rencontre dans le même temps de nombreux personnages différents issus du cinéma, de la littérature... et au réveil, il est capable de repartir pour créer. On peut conclure que la création est en partie basée sur les interférences liées à toute notre culture.
C'est un livre extrêmement intéressant mais les références sont difficiles. L'auteur nous les offre en postface. Mais si l'élève ne connaît pas ces références, elles "tombent à plat". D'autant plus que certaines ne sont pas issues de la culture des élèves. Il est conseillé à l'enseignant d'apprivoiser personnellement l'album dans un premier temps et réfléchir ensuite à la façon dont il souhaite l'utiliser. C'est un livre passionnant mais ardu qu'il est sans doute préférable de n'aborder qu'en sixième.

Conclusion  

Il n'est pas souhaitable de travailler un album avec un exemplaire pour chaque enfant : cela ramènerait l'album au rang d'un livre pédagogique. Or, une des réussites en lecture, est que les enfants perçoivent cet outil différemment et y cherchent autre chose que dans un manuel de lecture. Pour travailler un album, il faut deux exemplaires de cet album, des photocopies, puis si possible, des agrandissements en couleur. Mais le plus important est qu'ensuite ces albums soient mis à la disposition des élèves et qu'ils puissent les retrouver à leur guise, avec d'autres livres du même auteur ou sur le même sujet.

L'album est un excellent support pour établir une liaison CM2-6ème. L'analyse d'image et de la relation texte-image dans le type d'albums présentés ici se révèle passionnante aussi bien pour les élèves de collège que pour leurs professeurs et il est important de dépasser certains a priori.

Une liste indicative de littérature a été établie pour le collège à partir d'une enquête lancée auprès d'une douzaine d'organismes pédagogiques et de revues spécialisées en littérature de jeunesse.
Liste indicative pour la classe de sixième (Annexe 1 - p.46)

Le groupe Littérature de l'Inspection académique du Val-de-Marne a travaillé à l'analyse de dix albums de la liste ministérielle pour le cycle 3. Pour chaque ouvrage, les enseignants du groupe proposent une fiche de présentation et une fiche pédagogique.
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Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 18/03/2006

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