CRDP
Chantal Bouguennec
Madeleine Couet-Butlen
Intervenante : Katy Couprie, créatrice, illustratrice d'albums pour la jeunesse
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Katy Couprie commence dès l'âge
de quatre ans à dessiner et à peindre, à l'école autant
qu'ailleurs. Elle pratique les arts plastiques durant toute sa scolarité,
puis elle choisit une option dessin et histoire de l'art dans les dernières
années de lycée, choix qui l'oriente précisément vers
les professions de l'image, et les activités artistiques.
Elle
entre rapidement aux Arts Décoratifs à Paris, une école
où les élèves touchent à toutes les techniques de
création (photo, design, textile, architecture, vidéo, techniques
d'images, d'impression, de gravure... ). Dans une autre école à
Chicago, elle étudie la photographie. Aborder ces techniques variées
ouvre largement les yeux et l'esprit et à sa sortie d'école, de
nombreuses possibilités s'offrent à elle.
En analysant l'éventail des champs artistiques ouverts, il lui semble
que le livre de jeunesse est un espace de liberté et de création
où il paraît possible de trouver une place et de présenter
un travail. De plus, travailler sur un livre, avec un contenu littéraire,
lui semble plus intéressant au niveau de l'implication personnelle, qu'un
travail dans le monde publicitaire ou celui de la communication. En 1991, l'idée
d'un premier livre comme projet de diplôme s'impose donc.
Ses premiers projets, réalisés
sans éditeur, démarrent de très peu de chose, une idée,
une phrase, une petite note. Sa première expérience est celle d'un
album sans texte, fait de photos, dans lequel les séquences sont travaillées
sur un déroulé très simple.
Robert Pinou lui
permet ensuite de se frotter pour la première fois au rapport texte image.
Il s'agit là de faire fonctionner ensemble les deux aspects d'une histoire
travaillée d'une façon complètement différente dans
le texte et dans l'image. Elle monte une maquette de ce travail et le présente
aux éditeurs lors du salon du livre de Bologne, en Italie.
Après
plusieurs rendez-vous, la rencontre d'un éditeur intéressé
va lui prouver que ses projets sont réalisables. En avril, les contrats
sont signés et en octobre, les livres sortent, ce qui permet à Katy
Couprie d'être présente au Salon de Montreuil avec sa production.
Elle comprend alors que le monde du livre de jeunesse fonctionne grâce à
un grand réseau humain. Composé d'enfants, d'enseignants, de bibliothécaires,
de parents, d'associations diverses, ce réseau en France est très
riche et très soudé autour du livre de jeunesse.
Si un livre
de jeunesse rencontre un écho, il peut avoir une vie très longue,
grâce à ce réseau, rencontrer un très grand nombre
de lecteurs, et effectuer un voyage formidable, y compris dans d'autres pays.
De plus, c'est un outil important et un très bon véhicule de
travail, dimension qui compte dans le choix que Katy Couprie a fait en 2004 de
travailler sur des projets lourds. Dans un livre, l'illustrateur peut faire passer
son travail comme il l'entend, montrer des images auxquelles il tient, utiliser
les techniques qu'il souhaite pour illustrer un propos de son choix. L'objet est
restitué dans son intégralité, exactement avec le costume
que l'auteur lui a donné, dans les mains des enfants, des enseignants,
et circule avec bonheur dans un esprit de partage et de transmission. Aujourd'hui
peu d'outils atteignent cette dimension dans le travail artistique et permettent
autant de rencontres avec le public. Par exemple, l'ouvrage Tout un monde
est publié à plus de cinquante mille exemplaires rien qu'en France.
De plus, il paraît aussi en Angleterre, en Allemagne, aux Pays Bas, en Espagne,
en Corée, à Taiwan, au Mexique... C'est une très grande satisfaction
et un grand bonheur pour un artiste.
En France aujourd'hui, on bénéficie d'une édition très
riche et très ouverte, et on peut créer et fabriquer des ouvrages
très différents, très étonnants. Certains éditeurs
prennent des risques et se lancent réellement dans la création
pour permettre à des personnalités très différentes
de s'exprimer et offrir aux enfants une vraie diversité culturelle au
sein d'un même objet. Les enfants sont capables de se rendre compte dès
la maternelle que chaque auteur trouve sa place avec son langage propre et ses
moyens personnels d'expression.
Parallèlement à son travail d'illustratrice, Katy Couprie expose régulièrement et désire conserver un travail personnel d'artiste qui n'est pas destiné aux enfants, même si l'album lui procure depuis treize ans d'énormes satisfactions et lui ouvre des pistes sans cesse renouvelées.
Petit
à petit, en apprenant le métier, au contact des enfants et des adultes,
Katy Couprie mesure mieux sa responsabilité dans le fait de créer
des livres pour les enfants.
Elle a découvert en effet que certains
de ses livres servent à l'apprentissage de la lecture, par exemple Robert
Pinou, qui présente une seule phrase par page, écrite à
la main. Cette découverte l'a touchée et a certainement contribué
à modifier sa façon d'écrire en direction des enfants et
son regard sur le livre. Elle mesure mieux aujourd'hui, grâce aux rencontres
avec les enseignants, les enfants et les bibliothécaires, la part de transmission,
de responsabilité et d'éducation que comporte un livre.
Le succès de Tout un monde, fin 1999, traduit un courant actuel
dans le monde de l'édition. Ces dernières années, les livres
sans texte se sont multipliés. Les auteurs, Katy Couprie et Antonin Louchard,
et l'éditeur, Thierry Magnier, furent invités à de nombreuses
manifestations, des colloques d'enseignants, d'universitaires, pour en parler
et le présenter. C'est une bonne chose que les enfants et les adultes apprennent
à mesurer le fait que les images contiennent du sens par elles-mêmes
et l'importance de ne pas se faire piéger en permanence par celles-ci.
L'institution a d'ailleurs réagi à ce moment-là
à un véritable courant de société. Jusqu'en 1998,
le livre de jeunesse présentait un retard certain par rapport aux autres
domaines de représentation. Depuis dix ans, les choses bougent énormément.
Ce mouvement est suivi par les démarches officielles, par les enseignants
qui sont de plus en plus amenés et incités à utiliser les
livres de jeunesse dans les classes.
Katy
Couprie nous présente un projet réalisé avec des enfants
de maternelle. La classe souhaitait travailler autour du thème des arbres,
alors qu'elle-même réalisait le livre Au jardin, avec Antonin
Louchard. Ce livre est construit sur la même idée que Tout un
monde et À table, mais il est centré sur le thème
du jardin et tout le contenu sémantique du jardin : le vrai, l'onirique,
un espace clos dans lequel on peut être tenté d'aménager son
paradis, en tenant compte de la notion du temps qui passe.
Elle a proposé
aux enfants la démarche de travail qui est la sienne pour ce type de livre
sans texte autour d'un thème. La première chose que Katy Couprie
explique aux enfants est qu'on possède au moins deux outils pour dire quelque
chose : le mot et l'image. En fonction de ce qu'on aura à dire, on
va choisir, plus ou moins tôt, l'un de ces deux outils. Même si l'on
choisit l'image, on commence souvent par l'écrire, la préméditer.
L'étape de la réflexion est primordiale. Elle permet de se concentrer,
penser, s'abstraire du monde dans lequel on se trouve.
Le carnet de croquis va permettre de
noter, garder des traces, se souvenir de certains éléments, d'un
mot ou d'une idée. Ce souvenir prendra la forme de mots ou d'images. Peut-être
plus souvent d'images car celles-ci sont souvent liées à la mémoire.
Le carnet de croquis va ensuite prendre différentes orientations. C'est
un objet très intime, qu'on emporte avec soi et qu'on ne laisse pas à
l'école. Un espace de liberté où l'élève, comme
l'artiste, va pouvoir jeter pêle-mêle, selon son bon plaisir, des
dessins, des mots, des idées, tout ce qu'il voudra garder du temps qui
passe, de la journée.
Avec des élèves plus grands,
pour des projets qui associent dessin, peinture, écriture, Katy Couprie
leur demande de conserver le carnet de croquis en permanence et d'y travailler
un peu tous les jours, avec beaucoup de discipline, qui est la base du travail
de l'artiste. Un dessin peut être fait en quelques secondes, de façon
fulgurante, tout en notant des impressions intelligentes, complètes. Un
croquis peut associer un dessin et un mot, un dessin dans un dessin...
Si
le carnet devient un véritable objet personnel, le projet n'est plus délimité
mais il les engage au-delà du cadre dans lequel il a été
proposé.
Sur le thème du jardin ou des arbres, la démarche
est ensuite une démarche d'inventaire. Il en existe plusieurs types. Katy
Couprie est sensible, à la manière de Georges Pérec, à
une façon d'entrer dans des associations d'idées très libres
dans l'écriture, au principe, par exemple, de l'écriture automatique.
Il s'agit de laisser venir pendant quelques instants, tout ce qui passe par la
tête à propos d'un thème. Ces démarches sont issues
de la psychanalyse, du travail d'André Breton, de la poésie...
Un autre type d'inventaire consiste à rechercher de la documentation
dans les livres, dans les dictionnaires. Dans le cadre d'un travail avec les élèves,
cette étape est prise en charge par les enseignants avant l'arrivée
de l'artiste. Katy Couprie a pratiqué elle-même ces recherches pour
Au jardin, en particulier à partir des dictionnaires de botanique,
emplis de mots inconnus, et surtout le Robert historique de la langue française,
dans lequel on trouve le sens d'un mot depuis sa naissance, et tous les réseaux
qui se tissent à partir de ce mot. Cette recherche déclenche bien
sûr des quantités d'images.
Ses
recherches dans les livres se doublent d'innombrables sorties, de visites (Jardin
des Plantes, expositions, rencontres avec des paysagistes, des pépiniéristes...).
Autant d'éléments qui n'apparaissent pas directement dans le résultat
final mais qui peuvent se sentir à travers les idées présentées
(land art, art éphémère...), issues de toutes ces rencontres
intéressantes.
De la même façon, les enfants entrent
dans les inventaires, à leur niveau. Ils vont puiser dans les livres à
leur disposition ce qui peut servir leur projet, et font la démarche de
dessiner et d'écrire ce qui leur vient à l'esprit dans les carnets
de croquis.
Les dessins du carnet de croquis sont très sommaires, mais contiennent
l'essentiel et donneront ensuite les images du livre qui seront parfois réalisées
des mois plus tard. Ce délai permettra le mûrissement de l'idée,
la recherche et l'association de différentes techniques et différents
plans et cadrages les plus appropriés pour traduire cette idée.
L'artiste peut réfléchir d'autant plus tranquillement à
une charte complexe de l'image qu'il possède ce support de mémoire
qu'est le carnet de croquis. De même les enfants, petits ou grands, vont
comprendre par ce travail de production ce qu'est la lecture d'une image. Celle-ci
est une stratégie, un dispositif que l'on prépare par la réflexion,
les essais, et qu'on livre aux autres quand on a choisi ses outils et ses
armes pour faire croire à quelque chose.
Les enfants très jeunes sont spontanés et livrent beaucoup d'éléments
rapidement, alors que les grands passent beaucoup plus de temps à dessiner
et donc, avancent moins vite. Le temps passé à faire les croquis
permet de se concentrer sur le sujet, d'y réfléchir, et de mûrir
le résultat. C'est une étape essentielle du travail. Les carnets
servent également à récolter des notes pour un travail
de texte et constituent ensuite un précieux réservoir de mots
et d'images dans lequel artistes et élèves viennent puiser.
Lorsque cela est possible, Katy Couprie fabrique le carnet avec les enfants,
à l'aide de quelques feuilles de papiers variés (blanc, calque,
page de journal...) ; les élèves comprennent alors la structure
du livre et pénètrent mieux dans son espace. C'est une façon
très forte de démarrer symboliquement le projet.
Les enfants savent dès le début du projet qu'ils devront ouvrir
certaines pages de leur carnet pour choisir des éléments pour
le livre collectif. Au fil des semaines, ils choisissent eux-mêmes les
dessins qu'ils vont montrer. Il est aussi tout à fait possible pour eux
de garder un carnet secret qu'ils ne montreront pas.
Pour passer du croquis à l'image, on cherche les outils et les techniques
qui vont le mieux traduire l'idée. Certaines idées vont mieux
se traduire par la peinture, d'autres par la photo, la sculpture, le pastel...
Un texte poudreux se traduira par du pastel sec, un texte onctueux par de la
peinture à l'huile... Par rapport à un propos particulier, Katy
Couprie trouve intéressant de changer de technique, voire d'en apprendre
de nouvelles, pour chercher comment dire ce qu'elle veut dire.
Il peut être aussi intéressant, lorsque le carnet est rempli de
croquis, de le démonter et de jouer à le remonter différemment,
en associant les images et le texte autrement, en effectuant d'autres liens,
d'une façon imprévue, ce qui donne parfois un résultat
cocasse, mais qui fait toujours sens. Les livres de Katy Couprie sont un peu
le fruit de tous ces jeux de montage et de démontage. Des enseignants
et des bibliothécaires ont d'ailleurs parfois pris la liberté
de démonter des ouvrages comme Tout un monde, À table,
ou Au jardin et de réaliser des jeux à partir des images
à réorganiser.
Mais il ne serait pas simple de réaliser directement des livres aux pages
détachables. En effet, des problèmes économiques peuvent
venir se greffer. Par exemple Anima, un album-fresque en forme d'accordéon,
se trouve à la limite du livre. Or, un livre et un jeu n'ont pas le même
taux de TVA. Un livre est une création pure qui entre dans un moule,
une économie, et devient un objet industriel avec les règles qui
s'y rattachent.
L'organisation des pages de Au jardin est syntaxique, l'ensemble est
axé sur la lecture de l'image, mais par rapport à une écriture.
Les deux auteurs ont travaillé les inventaires, les index thématiques,
ont commencé à faire des recoupements. Puis l'organisation s'est
faite en réfléchissant à un lien au minimum entre la page
de gauche et la page de droite, et la page suivante (lien de sens, de contexte,
lien formel...). 
Ils ont réalisé alors un nouvel inventaire : l'inventaire de
tous les liens possibles entre deux images en conservant du sens. Ces liens peuvent
être de différents types : jouer sur les surprises, les contraires,
les changements d'échelle, passer d'un objet incrusté dans un paysage
à un gros-plan, des changements de points de vue, associations formelles,
associations d'idées, concaténations... Certains liens se font aussi
en fonction des saisons.
Katy Couprie trouve réjouissante l'idée
qu'on puisse faire des livres différents avec le même matériau.
Antonin Louchard, qui a une formation de philosophe, a une approche complètement
différente : il souhaite se tenir à une structure établie.
Au bout de quelques mois, il faut choisir et tenter d'approcher la perfection,
en toute modestie : faire le mieux possible, dans un temps donné,
dans un espace donné, avec un nombre de pages donné. C'est tout
le jeu et l'intérêt du livre.
Au moment de la composition du
livre, l'écriture des associations d'idées générait
des images, les images généraient du texte et d'autres images. Au
montage, il manquait parfois des liens, et d'autres images se sont alors glissées
pour venir compléter les blancs. Depuis la sortie du livre, il s'avère
que les lecteurs trouvent eux-mêmes de nouvelles associations.
Katy
Couprie pense que cette idée, basée sur des liens hypertextes, peut
donner matière à réaliser un cédérom. Une exposition
multimédia a d'ailleurs été réalisée pour
Au jardin, à partir de sons, de sculptures, au milieu desquels les
enfants se promènent.
Tout un monde, réalisé en premier, est construit selon
le même principe, mais les enfants aiment y butiner et ne suivent que
rarement la chronologie linéaire des liens. C'est un plaisir de lecture
de butiner dans les ouvrages épais.
Les
changements de techniques dans le but de montrer la pluralité des représentations
ajoutent à l'impression de "vrac" de Tout un monde.
Il s'agit pourtant d'une organisation qui permet de mettre l'accent sur la lecture
de l'image, dans une structure propre au livre qui est celle de la linéarité.
Katy Couprie et Antonin Louchard ont obtenu une bourse de création
qui leur a permis de se consacrer entièrement pendant un an à
la réalisation de ce livre. Tous deux sont ravis de son parcours, qui
petit à petit a trouvé son public, a été vendu à
l'étranger.
Lorsque Francine Foulquier a proposé à Thierry Magnier, alors
tout jeune éditeur, un projet avec Antonin Louchard et Katy Couprie,
ce fut l'occasion de commencer à travailler sur Tout un monde,
dont l'idée était dans leurs cartons depuis un moment. Francine
Foulquier a défendu devant les élus l'idée que le livre
offert aux nouveau-nés de l'an 2000 serait un gros livre sans texte.
L'aide du Conseil Général du Val de Marne, a permis de réaliser
le livre. Thierry Magnier a pu tirer les six-mille premiers exemplaires avec
l'assurance que le Conseil Général en acheterait vingt-et-un-mille.
Ils travaillent tout le livre ensemble du début de la conception à
la fin : discussion, écriture, notes... Ils créent leurs
images chacun de leur côté dans un premier temps, en se les
envoyant
par mel, en se répondant l'un l'autre par images interposées.
Au fur et à mesure de l'avancée du travail, ils se répartissent
davantage celui-ci. Certaines installations sont réalisées à
deux et complètement partagées. L'un peut avoir une idée,
l'autre dessiner ou peindre un motif, l'autre le découper, l'autre le
photographier...
Antonin Louchard travaille souvent à la gouache, l'acrylique et Katy
Couprie pratique davantage la gravure, l'huile. La collaboration a amené
chacun à participer au travail et aux techniques de l'autre.
Pendant la réalisation de Tout un monde, ils ont compris que des
idées très intéressantes pouvaient être largement
développées autour de certains thèmes. D'où l'idée
des livres qui ont suivi (À table, Au jardin). Au jardin
est venu d'un souhait de Thierry Magnier qui a fait des études d'horticulture
et du passé de Katy Couprie qui réalise des installations dans
les jardins depuis vingt ans.
Leur prochain projet ensemble, toujours chez Thierry Magnier, se fait en partenariat
avec le musée du Louvre. Sur le mode de Tout un monde, il s'agit
d'un grand parcours déambulatoire, toutes techniques confondues, choisi
dans les uvres du Louvre et dans la vie du musée (les gens qui
y travaillent, le public...), avec en vis-à-vis, un travail contemporain.
L'idée est d'offrir un parcours dans le temps sur le regard et la vie
des hommes (manger, dormir, les batailles, la guerre, l'amour...), montrer de
quelles façons ces choses sont traduites dans les différentes
uvres. Une statuette de Mésopotamie, un dessin d'Antonin, une peinture
d'Uccello, une installation devant les uvres, pourront voisiner dans l'ouvrage.
Pour le projet réalisé en maternelle sur le thème des
arbres, Katy Couprie a d'abord proposé aux élèves de réaliser
un décor en peinture. Ils ont joué avec les découpages
et les chutes de ceux-ci, les formes évidées obtenues. Ils ont
joué avec la peinture. Ils ont ensuite réalisé des cueillettes
et rapporté des éléments. Ils ont construit des dispositifs
et des installations avec tous ces éléments et pris des photos
de ces dispositifs. Les montages réalisés ainsi ont été
retravaillés et recadrés sur l'ordinateur. Ce travail permet aux
enfants de comprendre qu'on peut faire une image avec n'importe quel élément
pour peu qu'on y pense avant. C'est la démarche des artistes contemporains.
L'étape de la construction du projet ne doit pas être évitée.
L'erreur est parfois de faire passer la forme avant le fond. C'est négliger
le fait qu'on va choisir l'outil en fonction de ce qu'on veut dire, et dans
ce cas, l'élève ne s'approprie pas l'objet. Faire uniquement travailler
les élèves "à la manière de" donne des
images ou des textes plats, sans relief, sans profondeur, qui restent à
la surface et à la forme des choses, qui ne créent pas de sens.
Ce n'est pas sur la technique que la création et l'invention se réalisent,
mais sur la manière de mettre ensemble les choses, de les articuler.
Faire entrer un artiste dans la classe pour mener des ateliers d'écriture
ou d'images, c'est faire entrer la révolution dans la classe. Les intervenants
doivent avoir conscience du fait qu'ils entrent dans un monde qui ne fonctionnent
pas sur leurs codes. Les enseignants enseignent ce qu'ils savent dans un cadre
précis. Au contraire, dans un projet de création, on part sur
des chemins dont on ne connaît pas les directions et les détours,
on accepte de se jeter dans des domaines où l'on ne sait rien faire,
on se lance à l'aveuglette pour qu'il y ait un résultat à
l'arrivée. On profite des hasards et des accidents, des malentendus,
des chemins détournés, des raccourcis que prennent les enfants.
Pour sa réussite, le projet doit s'appuyer aussi sur la démarche
de l'enseignant. Artistes et enseignants doivent apprendre à composer
ensemble sur ces bases-là pour collaborer.
Avec les enfants, on n'obtient pas une production à la fin de la première
séance ; il faut l'accepter et l'assumer. Ce temps de préparation
est nécessaire, c'est souvent un temps de concentration, de disponibilité
d'esprit très bénéfique et essentiel à la création.
Il faut aussi laisser aux enfants le temps nécessaire à la découverte
fascinante du nouveau matériel.
À
la suite du carnet de croquis, vient l'étape de la réalisation
du chemin de fer. Le jeu est d'organiser une phrase en partant du fait que le
livre est constitué d'espace et de temps. L'espace va être rendu
par le choix des images : de la première à la dernière
image, on organise un déplacement dans l'espace. Chaque page correspond
à des temps suspendus. Les images contiennent le contexte, qui accompagne
le texte, le lieu, l'espace et le temps : c'est la suite des images qui
crée le temps du livre et le temps du récit.
Les images organisent tous les temps possibles : les suggestions du futur,
l'ambiance, la saison... Un livre comporte un nombre de pages bien déterminé ;
il s'agit de cahiers de seize pages, plus ou moins nombreux. Le jeu est faire
passer son récit pour qu'il puisse se découper en un nombre de
pages précis et de scansions de la lecture. C'est d'autant plus important
pour des textes poétiques.
Tous ces éléments s'organisent grâce au chemin de fer. Le
premier chemin de fer est manuscrit. Il s'agit d'un découpage qui matérialise
le livre par double page. L'artiste commence par dessiner les cases vides et
les remplit ensuite avec le contenu de son récit. Il faut réfléchir
au nombre d'images nécessaires, choisir le moment où couper, suspendre
le texte pour changer de page, le moment où, au contraire, il faut s'arrêter
sur le texte. Il faut également réfléchir à la façon
dont les images vont jouer avec le texte. La lecture de l'image est première.
Dans la double page, l'image doit donc ménager le rapport au texte relativement
au temps du récit, à la surprise et au contenu informatif :
ne pas être redondante mais donner de quoi savourer le texte.
Katy Couprie prend pour exemple Le bonheur qu'elle a illustré
pour Rue du monde. Dans cet exemple, le bonheur est une notion abstraite ;
la question est de trouver pour les enfants, à travers les images, une
matérialité au bonheur, rendre l'idée simple et affective.
L'image du ballon, élément dynamique qu'on a du mal à attraper
et derrière lequel les enfants courent inlassablement représente
pour Katy Couprie une image du bonheur qui lui semble juste. Elle a donc organisé
son chemin de fer en s'attachant aux changements de point de vue, d'échelle,
de plans, de lignes d'horizon, d'angles de vue, dans l'esprit "caméra
à l'épaule" pour donner une impression de jeu dynamique.

Le ballon intervient en arrivant par la gauche et va, à chaque fois,
prendre le sens du livre et de la lecture. On suit le premier enfant qui arrive
de dos et qui suit le ballon. Le ballon sort des pages par différents
côtés et on se déplace dans le pré en courant selon
des angles variés. Ces mouvements sont soulignés par les jeux
d'ombre et de lumière. Le ballon rebondit sur chaque nouveau personnage
du texte. À la fin du poème, le ballon (le bonheur) "a filé"
et les deux enfants réunis reprennent les couleurs du ballon. Tous ces
petits jeux, qui se lisent inconsciemment, s'organisent avec le chemin de fer.
Il permet à l'auteur d'emmener le lecteur pas à pas, page à
page, d'un élément à un autre, en mettant en scène
la rapidité du récit, les coupures, le suspense... Le choix des
cadrages permet de montrer d'où on regarde et ce qu'on met en valeur.
Ce sont les mêmes codes que ceux de la bande dessinée et ceux du
cinéma.
Pour les ouvrages importants,
l'auteur ne fabrique plus le chemin de fer à la main, mais sur l'ordinateur.
Le logiciel utilisé (X-Press) sert ensuite à la fabrication effective
du livre. Toutes les images numérisées sont importées peu
à peu dans la trame du chemin de fer normé. On en choisit donc exactement
la taille, le cadrage, les couleurs, la mise en page, et c'est avec le fichier
produit au final que le livre est réalisé par l'imprimeur. Plusieurs
étapes de manipulation, réécriture, découpage sont
toujours nécessaires et plusieurs chemins de fer sont réalisés
avant le choix définitif. Les artistes ne travaillent pas à l'écran :
ils impriment le déroulé, prennent des notes, et travaillent sur
papier, avant de retourner compléter le fichier informatique.
C'est un projet particulièrement intéressant pour le rapport texte-image.
Il s'agit d'un récit initiatique de Jeanne Bénameur dont Thierry
Magnier lui a proposé la lecture au mois de décembre : Prince
de naissance attentif de nature.
Ce texte émouvant a tout de suite
suggéré à Katy Couprie des mots clés tels que échelle
du moi, fourmis, dimension du personnage, rapport au monde, regard, visée.
Elle a accepté en décembre le projet, a commencé à
s'atteler au texte début janvier et termine son travail au moment où
elle nous en parle, pour le 1er juin 2004.
Le texte n'est pas facile et l'album n'est donc pas destiné à
des tout-petits, mais l'idée est que ce livre puisse vivre dans la durée,
s'installer auprès des enfants assez jeunes, mais aussi être apprécié
plus tard. Thierry Magnier ne propose pas de tranche d'âge pour ses albums.
Chaque enfant a un parcours différent avec la lecture.
L'auteur suit toutes le étapes de la construction du livre : la
maquette, les agencements, la photogravure, les couleurs, les retouches, l'impression.
Lorsque Katy Couprie se pose la question du meilleur outil pour rendre ce texte
en images, elle décide d'utiliser des installations pour matérialiser
ses préoccupations principales par rapport au texte : le rapport au monde,
le point de vue, l'échelle, la dimension du moi, l'ego qui grossit, qui
se retrouve humble. Les personnages sont peints aux pastels gras, découpés,
et photographiés dans des vrais lieux.
Cette technique permet de mettre en avant le décalage
entre le sujet, le personnage et le monde. Des images entièrement peintes
auraient été trop harmonieuses, trop cohérentes. Elle a donc
présenté ses premières images à Thierry Magnier. Il
s'agissait d'une série autour de l'eau, montrant la fascination du personnage
pour la mer, la façon dont il entre dans l'eau. Pour cela, Katy Couprie
a emporté ses premiers personnages en Bretagne pour les photographier au
bord de la mer, sur la côte sauvage de la presqu'île de Quiberon.
Katy Couprie travaille comme pour un film, à l'aide de repérages,
de choix de lieux (Quiberon, un château, un parc, des chemins, des champs...).
Les images font d'ailleurs de nombreuses fois référence au cinéma.
Le jeu est que le personnage puisse grandir et apparaître plus ou moins
gros selon les moments et les événements de l'histoire. Elle a réalisé
des croquis, des descriptions des personnages, des notes de texte. Un des intérêts
du récit est que ce petit garçon porte un poids d'adulte. C'est
pourquoi son personnage est inspiré de personnages de deux films (Les
voleurs d'André Téchiné et Magnolia, un film américain
de Paul Thomas Anderson).
Katy
Couprie souhaite que le côté humain et chaleureux soit porté
uniquement par le personnage du petit garçon et le personnage de la nourrice.
Les autres personnages (les conseillers manipulateurs, les soldats) doivent sembler
inhumains. Pour cela, elle réalise des mises en scène qui utilisent
des techniques modernes. Elle choisit, après de nombreux croquis, une face
et un profil pour chaque type de personnage : un soldat, un conseiller, elle
les numérise et réalise ensuite autant de sorties qu'il est nécessaire,
en les inversant (droite-gauche) et en changeant les tailles. Les conseillers
sont au nombre de sept, multipliables à l'infini et vêtus de costumes
de cartes à jouer (référence à Alice).
Ils ont des visages très expressifs, en permanence la bouche ouverte
et sont inspirés du personnage de John Smith, dans Matrix.
Les soldats sont inspirés d'un film de 1938, Alexandre Nevsky,
de Sergei Eisenstein, dont l'action se situe au 13ème siècle et
dont l'ambiance est assez moyenâgeuse. Le réalisateur s'est servi
des peintures de batailles d'Uccello dans lesquelles les hallebardes et les
lances ponctuent et définissent l'espace de la peinture. Katy Couprie
a réalisé sa série de croquis d'après le film.
Elle a dessiné et découpé quarante soldats, imprimé
les drapeaux en bois gravé sur du papier de soie pour obtenir de la transparence,
peint des piques à brochettes. Le projet associe des techniques modernes
qui utilisent l'ordinateur, la photo numérique et argentique et des bricolages.
Les installations pour les prises de vue sont nombreuses et très longues.
Comme pour un tournage, elle a choisi ses lieux, disposé ses personnages.
Les moyens d'aujourd'hui permettent de réaliser des illusions extraordinaires.
Les premières
images ont été montrées à Jeanne Bénameur qui
a tout de suite apprécié le personnage principal. Elles ont travaillé
ensemble sur le découpage du texte et Jeanne Bénameur a parfois
donné à Katy Couprie des clés pour la compréhension
du texte. Il est important que l'auteur et l'illustrateur soient bien d'accord
sur le contenu de l'histoire et souhaitent donner le même point de vue,
la même identité au texte dans l'image et dans les mots. Le texte
de Prince de naissance attentif de nature est écrit sous forme de
fable, de récit initiatique, avec ses codes de personnages et d'éléments
récurrents. Mais aucun contexte d'époque ou de lieu n'est donné
par l'auteur. Cela autorise beaucoup de liberté à l'illustratrice
qui peut faire des choix personnels sans dénaturer ce qui est écrit.
Katy Couprie a choisi d'y mélanger les genres et d'éclater la structure
temporelle. Les prises de vues réalisées à l'extérieur
renforcent malgré tout le réel et leur donnent une cohérence.
Les photos numériques servent au cadrage et aux repérages.
Les photos définitives sont faites en diapositives Ektachrome, qui sont
de meilleure qualité. Ces diapositives, réalisées dans un
film doux qui retranscrit les lumières naturelles sans les saturer, sont
ensuite numérisées directement. Après les dernières
prises de vue définitives, il faut effectuer le choix des images. Katy
Couprie dispose au minimum d'un film de trente-six pauses par image. Jusqu'au
dernier moment, elle peut s'orienter vers des choix différents, et argumenter
ses choix.
Le format choisi pour ce livre est de 34 x 24. Les premières
maquettes sont blanches et servent à choisir le papier (poids, matière)
et à se projeter dans l'objet. La couverture sera sans doute réalisée
à partir d'une vue de face du personnage au bord de la mer, avec beaucoup
de perspective, du sable, des nuages, une mouette. L'image de couverture est capitale ;
elle doit être porteuse et affective, d'autant plus que le titre, long,
est difficile d'accès.
À partir de juin, le maquettiste
intervient avec un regard neuf ; il est en charge du résultat définitif,
il va suggérer la police de caractères, le choix des couleurs de
couverture, toute la finition du livre, avec l'illustratrice et l'éditeur.
Ce livre devrait être imprimé en août et sortir en octobre.
Bien avant la sortie du livre, l'éditeur montre les images au distributeur
qui en parle au libraire. Des lectures sur maquettes sont prévues. Tout
retard des auteurs est interdit.
Les éditeurs avec lesquels Katy Couprie travaille fonctionnent
sur une collaboration sincère : ils font confiance aux auteurs, les
laissent travailler tout en les soutenant. L'éditeur est un vrai partenaire
et un premier lecteur. Cette relation ne peut exister que chez de petits éditeurs
qui suivent les projets de création, encouragent un parti pris particulier
et prennent le risque que le livre ne soit pas facile à vendre.
En
matière d'édition, on se retrouve dans sa famille politique, avec
des orientations et des choix à effectuer sur le type de livre à
donner aux enfants, la qualité, la fabrication, le pays où se fera
l'impression... L'édition s'est resserrée et les espaces de création
sont limités en France.
En présentant sa démarche au cours de cette intervention, Katy Couprie nous fait bien comprendre ce qu'est le travail d'un illustrateur, d'un créateur. Le temps est un élément fort qui ressort de son discours : temps de la réflexion, temps de la création, temps du mûrissement, temps de l'édition, temps du récit, temps de la lecture... Le temps et la mort sont deux grandes préoccupations des artistes. Katy Couprie précise que l'image et la mort ont un étroit rapport. Pour expliquer sa démarche, elle essaie toujours de répondre favorablement aux demandes de rencontres avec des adultes, qu'elle considère comme des passeurs.
Bibliographie
de l'œuvre de Katy Couprie
Le site de Katy Couprie
Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 31/07/2004
