CRDP de l'académie de Créteil
04 avril 2007
Intervenante et auteur : Anne Dupin
Introduction
L'univers
des contes
Des
emprunts à la mythologie
De
la légende d'Arthur aux héros de cinéma
Le
rejet de la différence
Une
double forme d'abandon
Une
construction identitaire entravée
Une
résilience étonnante
Héros
solaire en quête cosmique et spirituelle
Okilélé, une emprise sur le destin
Dans Okilélé, Claude Ponti présente la différence en tant que situation marginalisante qui détermine une construction particulière de l'identité et donne accès à une forme de connaissance fondamentale. On y trouve aussi une propédeutique à l'intertextualité qui ajoute un supplément de temps, d'espace et de sens considérable.
S'il est un album de Claude Ponti qui rappelle les contes traditionnels et
qui, par là-même, ravive les émotions enfouies de notre
enfance, c'est assurément Okilélé. De la structure
aux éléments du récit, tous les ingrédients semblent
réunis pour constituer une véritable "salade de contes".
D'évidentes références font sourire du clin d'il
tendre et parodique que lance l'auteur. En effet, la laideur de ce nouveau-né,
présentée d'emblée devant ses parents effarés, n'est
pas sans rappeler celle de Riquet à la houppe, transposé
pour la circonstance en " Okilélé à la trompe ".
Il se révélera, par compensation, d'une intelligence remarquable
et vivra comme lui dans un monde souterrain, lieu d'accueil des êtres
différents. Okilélé commence sa vie dans une famille déjà
constituée de trois enfants fort peu sympathiques, sorte de réplique
des méchantes surs de Cendrillon. Le cadet supporte si mal la laideur
de son nouveau frère qu'il en vomit des serpents et des crapauds, le
plaçant par avance du côté des méchants, comme la
mauvaise sur punie dans Les Fées de Perrault. Un miroir
qui pourrait être celui de Blanche-Neige, révèle à
ce pauvre naïf d'Okilélé non pas la présence d'un
rival plus beau que lui, mais l'horreur de son visage. Ce " vilain petit
canard " prend conscience de sa différence et essaie en vain de
s'adapter à cette famille qui le rejette si violemment. Ses efforts ne
lui attirent que des reproches, et il trouve refuge dans le placard sous l'évier,
sorte de réactualisation de Cendrillon dans l'âtre. Lorsqu'Okilélé
plante sa graine, on s'attendrait à voir pousser le haricot magique de
Jacques, mais c'est une montagne qui sort de terre et monte jusqu'aux cieux.
Enfin, la princesse qu'il y découvre rappelle la Belle au bois dormant
et son entourage endormi. Mais elle peut encore faire penser, pour ne pas remonter
si loin, à la reine Céleste dans " Babar ". Et Okilélé,
perché tout seul sur sa planète morte, ne nous ramène-t-il
pas au Petit Prince de Saint Exupéry ?
Ponti, débordant le cadre des contes traditionnels, fait appel à
des images qui, à l'évidence, appartiennent à notre patrimoine
littéraire. D'autres références émergent du récit,
plus implicites encore.
À
partir de l'ultime méfait parental, Ponti semble nous inciter à
retrouver quelques figures de grands mythes. L'enfermement d'Okilélé
derrière un mur de briques bâti par son père n'est pas sans
rappeler Créon emmurant Antigone l'insoumise. La Cafteuse tombée
du ciel, servant d'informateur, fait penser à Mercure le messager ailé
des dieux qui veille sur les carrefours, toujours prêt à accompagner
une âme. Comme lui, la Cafteuse tantôt dans le ciel et tantôt
sur terre sert de lien entre les mondes avec beaucoup de verve, ouvre les portes
de la connaissance et permet la communication entre différents plans.
La rencontre entre Okilélé et Gradusse, éléphant
figé sur son socle de pierre, évoque le sphinx posant son énigme
à dipe. La Boît-Taréponz est une sorte de Pythie prête
à révéler son oracle, mais uniquement à qui sait
dire la formule magique. Le fil que suit Okilélé jusqu'au dragon
fait songer au fil d'Ariane, guidant non pas Thésée mais Jason,
jusqu'au dragon gardant la toison d'Or. Le puits sans fond que lui fait remplir
Pofise Forêt rappelle le tonneau des Danaïdes, les os qu'elle plante
autour de sa maison évoquent ceux de l'île des Sirènes et
les tâches impossibles font songer aux travaux d'Hercule. Tel Saint François
d'Assise, Okilélé apprend le langage des oiseaux. Il entraîne
ses parents à manifester le bonheur de leurs retrouvailles par la "
Grande-Danse-de-la-Joie-Joufflue ", qui suggère une danse de la
mythologie amérindienne. Quand à la montagne qui sort de terre,
à la planète morte, aux étoiles et au soleil endormi, ils
semblent appartenir aux mythes cosmogoniques.
Comment ne pas apprécier également les intrusions cinématographiques,
presque anachroniques, comme ce vieillard qui fait penser à la fois à
Merlin l'enchanteur, initiateur du jeune Arthur, et à Yoda le sage aux
oreilles pointues, figure désormais légendaire de la Guerre des
étoiles, préfigurant peut-être la quête d'Okilélé
vers les astres. La petite cape bleue et rouge flottant derrière lui
rappelle Superman le sauveur du monde. Sa trompe cachée derrière
un masque fait également ressurgir l'image d'Elephant man. Et le seul
animal du récit devant lequel passe Okilélé sans l'apercevoir,
ressemble au petit Mogwaï échappé du film Gremlins, caché
derrière son rocher en forme d'uf. À moins qu'il ne s'agisse
d'un Ewok… Quant à la tête d'Okilélé, difficile
de ne pas y retrouver celle de Jumbo l'éléphant.
Quoi qu'il en soit, le recours conséquent à ces figures des contes,
des mythes et des légendes, est au service de l'élaboration d'un
système signifiant qui renforce l'interprétation symbolique. Cet
album très composite nous invite, par une lecture à plusieurs
niveaux, à une distanciation mettant en évidence un récit
à la portée psychologique et philosophique indiscutable. Ponti
fait partie de ces auteurs qui rendent abordable aux enfants la dimension du
psychique, par une mise en scène à la fois maîtrisée
et ouverte à différentes lectures.
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Cet
album, dont le titre Okilélé est remarquable par la phonétique
quenellienne du nom de son personnage principal, est construit sur la même
ambiguïté que celle que l'on trouve dans Le Vilain Petit Canard.
Ces deux héros sont déclarés affreux par les autres personnages
du récit et par le narrateur, alors qu'ils apparaissent simplement différents
et même plutôt mignons aux yeux des lecteurs. Okilélé
avec sa trompe n'est en réalité pas plus laid que sa famille au
nez rond et n'a rien à leur envier. Ce qui compte alors est la perception
de la différence par les autres personnages. Placé d'emblée
sous le signe d'une laideur manifeste par cette exclamation peu flatteuse concernant
son identité, Okilélé ne peut par la suite échapper
à l'image dévalorisée de celui dont la différence
n'est pas acceptée. Il en vient ainsi à se percevoir tel qu'on
le dit, et le lecteur jouant le jeu se laisse entraîner aussi vers cette
interprétation.
Mais c'est avant même sa naissance qu'Okilélé semble avoir
été touché par le sort d'une façon néfaste
: son uf vert est tout cabossé, peut-être signe de la "
malformation " à venir, tout comme l'uf de cygne gris du vilain
petit canard annonçait déjà la différence parmi
les ufs de canards. Inconscient tout d'abord de cette différence
insupportable pour sa famille - même la peluche de sa soeur en est effarée
- il croit baigner dans l'amour familial alors qu'il est repoussé par
sa mère dès ses premiers élans de tendresse. Jusqu'au jour
où, première prise de conscience douloureuse dans son existence,
le miroir de la maison lui renvoie son reflet se mordant les doigts d'une telle
vision d'horreur. Okilélé se trouve être à lui-même
aussi effrayant dans sa différence que le prétend son entourage.
Tout au long du récit, Okilélé semble attiré par
des personnages ou des objets qui, comme lui, possèdent une trompe ou
quelque chose qui y ressemble : Gradusse et son petit " moi ", le
dragon, la princesse, l'oiseau-fontaine à la tête de robinet et
même l'évier de la cuisine. Comme si, adhérant malgré
lui à l'image qu'on lui renvoie, il sentait que ces personnages qui présentent
une similitude avec son appendice nasal participent de sa vraie nature et constituent
sa véritable famille. Il est d'ailleurs difficile de penser qu'il est
le fils de sa mère, puisque possédant des mamelles de mammifères,
celle-ci ne devrait pas pondre des oeufs
Petit être à trompe qui découvre qu'il s'est trompé
sur lui-même et sur les autres, sa première réaction est
de tenter de dissimuler sa vraie nature et de rentrer ainsi dans la norme. Il
se fabrique un masque, qu'il abandonne très vite car sa trompe en dépasse,
renforçant un sentiment d'étrangeté qui inspire encore
plus d'effroi que son vrai visage. Il ne réussit donc pas à modifier
son statut de vilain petit canard et n'existe auprès de ses parents qu'à
travers le rejet. Les premiers temps de sa vie sont ainsi marqués par
la négation de son existence.
Essayant
néanmoins de communiquer avec ses parents, il tente de créer des
liens, illustrés au sens propre du terme, avec les différents
éléments de son environnement quotidien. Il attache les objets
et " les gens de sa famille avec des cordes pour parlophoner tous ensemble
", rassemblant comme il peut les morceaux de cet univers que le vide affectif
risquerait de rendre mentalement déstructurant. Malheureusement, "à
chaque fois […] les choses ne marchaient pas du tout comme il voulait ".
Lors d'une dernière tentative de rapprochement, ne connaissant toujours
pas la façon de s'y prendre, il dérangea les autres un peu plus
que d'habitude" avec ses cordes de parlophone. Mettant toute sa bonne volonté
au service d'un accaparement perçu comme excessif, il déclenche
les foudres de ses parents qui " entrèrent dans une grande colère
"… et n'en ressortirent pas malgré ses supplications.
Cette difficulté à nouer des liens familiaux se trouve renforcée
par l'absence d'éducation parentale, qui empêche Okilélé
d'acquérir les codes de comportement en adéquation avec son milieu.
Que ce soit son père, qui préfère lire le journal, ou sa
mère, qui s'occupe de la maison, aucun des deux ne songe à s'occuper
de lui. Nul ne peut donc le blâmer d'envahir le salon avec ses cordes,
de prendre ses petits déjeuners dans un " bain de café au
lait " tout en savourant des mélanges alimentaires très au
goût des enfants bien que douteux sur le plan diététique,
ou de dormir dans le lustre du salon. Et s'il tente de se plier à l'organisation
des repas familiaux, il semble cependant ne pas connaître les règles
sociales qui lui éviteraient de s'y présenter plongé dans
la soupière.
Face à ces comportements, les parents ne perçoivent que l'envahissement
de leur espace vital et ne lui opposent qu'une colère farouche et des
reproches sans plus d'explications. Il ne peut que constater que " tout
le monde était fâché ", malgré ses efforts pour
s'accorder aux autres. Succombant au désespoir que suscite le sentiment
d'exclusion, il trouve refuge dans le seul lieu auquel sa famille n'a apparemment
pas accès, sous l'évier de la cuisine. Se sentant indésirable,
il s'y laisse "oublier ". Le choix de ce lieu de retranchement est
quelque peu incongru. La proximité des poubelles lui confère un
manque d'hygiène évident, sans parler de la présence des
produits ménagers toxiques, pourtant ses parents l'y laissent volontiers.
Ils ne semblent donc pas plus se préoccuper de la sécurité
matérielle que de l'éducation de leur enfant, ce qui constitue
déjà en soit un abandon, avant même qu'ils ne décident
de l'emmurer vivant en le laissant " dans son trou jusqu'à la Fin
des Fins ".
Enfermé
avec les poubelles, Okilélé se trouve ramené au rang de
déchet qui ne sert plus à personne. Ce crime perpétré
par les parents le conduira à renoncer pour un temps à sa famille.
Ce confinement dans le ventre de la terre, retour à une matrice originelle
protectrice, ne se fait pas dans la solitude mais avec son frère d'adoption
Martin Réveil, qui l'aide à se construire et à reconstruire
un monde à lui, pendant un temps. Temps de gestation dans un espace transitoire,
c'est une mort symbolique avant la renaissance qui lui fera prendre un nouveau
départ dans la vie et entamer son voyage.
Lorsqu'il rencontre le dragon sur son pont de corde, celui-ci n'est pas décidé
à laisser passer " un petit rien du tout avec une seule trompe ",
lui qui peut se targuer d'un posséder six. Okilélé passe
alors du rang de déchet à celui de " petit rien du tout ",
légère progression dans le statut de héros même si
elle reste encore bien insignifiante. Terrorisé, il ne peut qu'éternuer
une grosse fumée de ce " petit rhume noir " qui, par un mouvement
d'analepse de l'auteur, l'accompagne depuis sa naissance, comme ces enfants
au nez qui coule perpétuellement. Expulsant involontairement ce nuage
du malheur, des peurs et du désespoir, de tout ce qui est noir en lui,
Okilélé tue le monstre. Affronter le dragon, c'est refuser le
malheur qui l'encombre, décharger son désespoir comme une arme
sur cet ennemi, et s'affranchir de toutes ses peurs. Réussir à
traverser le pont marque le passage à un état plus adulte. Passer
sur la corde raide, c'est être capable de sortir de son enfance.
Mais il se retrouve ensuite asservi par Pofise Forêt qui lui impose des
tâches impossibles. Cette sorcière, dont le seul objectif est l'anéantissement
de l'être, provoque la perte d'identité. Okilélé,
que ce soit par soumission ou parce qu'il a été instrumentalisé,
transformé en outils de travail pour la circonstance et n'ayant plus
toute sa tête à lui à proprement parler, obtempère
sans broncher, sauf à la cinquième épreuve. Il a réussi
toutes les épreuves mais donne aussi la preuve qu'il est désormais
capable de s'opposer à l'autre, d'échapper à son emprise
et à la servitude et de poser ses propres désirs. Il évite
ainsi la mort que lui réservait celle " qui usait tellement les
gens qu'il n'en restait que les os ".
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Okilélé,
face à ces situations difficiles, montre malgré tout une capacité
de résilience remarquable. Il se contente dans un premier temps de ce
que la vie lui présente. Il joue avec ses cordages ou dans son bain avec
" des bateaux-tartines ". Il s'octroie des espaces à lui, perché
sur le lustre ou caché dans sa cabane pour recréer un cocon qu'on
lui refuse. Il s'y livre à des plaisirs compensateurs : il déguste
un tas de nourritures sucrées, regarde des livres illustrés parlant
d'amour avec une princesse, devant une télé éteinte sur
laquelle des cartes postales scotchées de la Lune et du Soleil annoncent
ses premiers attraits pour le monde des étoiles.
La fabrication d'un masque, image substitutive de lui-même, traduit une volonté certes maladroite de devenir " comme tout le monde ", mais encore une ingéniosité délirante qui ne cessera de se développer par la suite. Il a déjà inventé les prototypes du parlophone, sait se construire une tente, se fabriquer un chevalet pour regarder ses livres, et le jouet à roulettes est certainement de sa facture. Dans son refuge sous l'évier, il se reconstitue un intérieur confortable à partir de matériaux de récupération. Il se fabrique des meubles et installe l'électricité. Ayant quitté la chaleur de la maison, il coud " une cape pour se protéger du froid et de la pluie ", à la fois signe de son besoin de protection, de sa prise d'autonomie, et anticipation du monde social à affronter. Il trouve et répare Martin Réveil, " nouvel ami " jeté au rebut comme lui. Il invente avec lui de nouvelles pièces pour agrandir sa " Maison-Sous-la-Terre ", avec cuisine, bibliothèque, champignonnière, potager et piscine. Mais surtout, ils construisent un " parlophone géant ", grande invention de la vie d'Okilélé, poste de communication souterrain dont l'antenne ressort vers le monde extérieur.
La
construction de ce parlophone, motivée par la nécessité
de donner un autre sens à sa vie, devient l'instrument de son destin.
Il répond au désir d'entrer en communication avec un monde supérieur
pour accéder à la connaissance, mode d'élévation
suprême. Car Okilélé veut savoir " pourquoi les choses
[sont] comme ça et pas autrement ". Aspiration spirituelle, question
existentielle s'il en est, à laquelle seul le monde cosmique pourrait
répondre tant elle est vaste. Et c'est bien ce qui se passe : les étoiles
répondent à son interrogation télépathique et lui
apprennent qu'il existe "une planète où l'on a besoin [de
lui] ".
Le parcours initiatique qu'entreprend Okilélé " pour trouver
le quelqu'un qui avait besoin de lui "permet le cheminement intérieur
à la hauteur de cette aspiration. Lorsqu'il contemple les arbres qui
l'entourent, il comprend intuitivement qu'ils sont la figuration symbolique
d'un rapport au monde qui le dépasse, d'un lien entre le ciel qu'ils
tiennent dans leurs branches et la terre qui ancre leurs racines, d'une verticalité
qui donne accès à une connaissance à la fois chtonienne
et ouranienne. Quand il décide, sur les conseils du vieux sage, de faire
l'arbre pour " tout savoir et tout comprendre ", il se débarrasse
d'abord de sa cape, donc de sa culture. Puis il se plante en terre pour puiser
dans le contact avec la nature, dans l'immobilité ascétique d'une
posture de méditation, par le retour sur soi et l'expansion de la conscience,
à une source d'enseignement qui permet l'ouverture à tout l'univers.
Le recours à la pensée permet la métamorphose. C'est l'expression
du désir issu des profondeurs de l'inconscient, qui prend forme dans
l'imagination créatrice. Tout d'abord "il pensa très fort
qu'il était un arbre ". Jusqu'à ce qu'il sente "pousser
ses bourgeons […], ses jeunes branches ", et entende " le petit
froissement de ses feuilles qui se dépliaient ". Puis il abrite
les oiseaux et leur nid durant toute une saison, de la mort de l'arbre dépouillé
à sa régénération, symbole du caractère cyclique
de l'évolution. La nature favorise la mutation. Cette transformation
profonde lui fait apprendre " le langage des oiseaux " et accéder
aux " secrets des pierres qui sont aussi vieilles que la terre, et ceux
du ciel qui sont immenses ". En atteignant ce nouvel état, il réalise
les possibilités de son être, par la mort à l'égard
du monde et le dépassement de son incarnation physique insatisfaisante.
C'est à partir de sa trompe, élément qui fonde toute sa
différence, que va se déclencher la métamorphose. En apprenant
à être maître de sa nature, il rencontre la nature tout entière.
Comme il a eu accès aux secrets du monde végétal et minéral,
il a maintenant la capacité de faire germer ce qu'il veut.
Il peut alors répondre à l'appel cosmique en tant qu'élu
venant servir le Soleil, car " lui seul, Okilélé, pouvait
le réveiller ". Faisant pousser une montagne, symbole de la transcendance
et de l'entrée dans le monde des êtres spirituels, il atteint la
lumière du soleil. L'ascension de la montagne appartient à la
connaissance de soi, c'est la voie qui le conduit au ciel et le terme de sa
quête. Quand le soleil lui donne " un petit morceau de lui-même
", il symbolise la fonction psychique du surconscient, qui est précisément
de conduire l'homme au sommet de son développement. Il en fait une sorte
de dépositaire du caractère solaire, un être protégé
à qui il affirme " qu'il ne l'oublierait jamais ". Okilélé
devient un être illuminé par son propre petit soleil flottant au-dessus
de sa tête, qui a le pouvoir de remettre de l'ordre là où
le chaos s'est installé. Le soleil brille maintenant différemment
pour lui comme pour le monde, le ciel est d'un bleu dense et uniforme et non
plus dégradé comme durant tout son parcours. Héros solaire,
Okilélé est allé chercher la chaleur de la vie à
la lumière de la connaissance, pour réparer lui-même le
dommage initial causé par un destin malveillant.
Un rapport décalé à l'espace et au temps
Un monde souterrain structurant
Lorsque temps et espace se confondent
Le temps de l'errance
Du "parlophone" au langage élaboré
L'accès au langage universel
Une réparation qui passe par l'amour
La maîtrise de son destin
Livré constamment à lui-même, Okilélé n'est nullement incité à investir l'espace et le temps du quotidien d'une façon moins floue et décalée. Bien qu'il réussisse parfois "à être à table en même temps que tout le monde", et qu'il sache repérer qu'il ressort "un lundi" de sous l'évier, Okilélé est capable de dormir le jour et de partir marcher "dans la nuit" avec Martin Réveil. Il se contente de savoir qu'il prend son bain "souvent le matin", que "certains jours" il n'est pas bien et qu'on peut l'oublier "des heures entières" dans sa cachette.
Ayant du mal à se trouver une place en tant qu'enfant au sein de la famille, il s'ingénie à s'en trouver une dans l'aménagement spatial de la maison. Comme il est à la fois dans le besoin d'occuper une place centrale qui lui redonne le sentiment d'exister, et dans la difficulté d'assumer l'affrontement avec ses parents, il choisit des endroits centraux mais cachés ou isolés : le lustre au plafond du salon, la tente devant la télé, la soupière au centre de la table, la baignoire au milieu de la salle de bain. Lorsqu'il choisit "de s'installer sous l'évier" avec les poubelles, c'est un lieu dissimulé mais qui se trouve au contraire à la périphérie du monde familial. Un espace de transition dans lequel on relègue ce qui vient de l'intérieur et qui doit être évacué vers l'extérieur. Okilélé n'a donc pas sa place dans la maison. Ses parents n'ayant pas le courage du meurtre, ils choisissent le bannissement hors des murs et de la pensée de la famille, au-delà de la frontière traduite par le mur de brique.
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Dès qu'il aménage son lieu propre sous l'évier, on constate une nette évolution dans son rapport à l'espace. Lui qui semblait abonné au désordre, que ce soit dans la salle de bain, dans sa cabane ou pour faire du bricolage, sait s'aménager une chambre d'une façon relativement organisée malgré le capharnaüm environnant. Sa rencontre avec Martin Réveil va être déterminante. C'est "avec lui [qu']il agrandit sa Maison-Sous-la-Terre". Il n'investit pas la cave en désordre de ses parents, mais construit des galeries et différentes pièces très fonctionnelles et bien rangées. Tant qu'il est dans cet environnement, il sait s'organiser dans l'espace.
Martin Réveil va également aider Okilélé à structurer le temps. Mais ce réveil matin ne semble pas jouer le rôle habituel de celui qui marque les heures. Que ce soit du fait de la réparation ou parce qu'il n'est pas trop cassé, son réveil est encore capable de sonner au moment voulu, mais son unique aiguille indique un éternel midi. De toute façon, il importe peu qu'il fonctionne vraiment. Il suffit à Okilélé de vivre les grandes oppositions temporelles : matins et soirs, jours et nuits. Martin Réveil va plutôt avoir au début un rôle d'éducateur qui mène des activités organisées dans le temps et l'espace. "Tous les matins, ils inventaient une pièce", à midi il lui apprend à lire et à écrire, et "le soir, ils construisaient le parlophone […]". La nuit est le moment des confidences intimes de l'enfance ; Martin Réveil lui raconte une histoire de maltraitance, aux repères temporels marqués. La nuit est aussi l'occasion de contacts avec les étoiles, et lorsqu'elles lui répondent, Okilélé sait que l'instant est venu de quitter son antre. Ce placard sous l'évier que les parents croient être un espace clos est en fait devenu un lieu d'ouverture vers le monde à l'autre bout des galeries souterraines. Okilélé choisit d'en sortir "un lundi", jour de commencement d'une nouvelle semaine qu'il espère peut-être meilleure que les autres. Au-delà de la structuration du temps, le fait qu'il ait redonné vie au réveil manifeste le désir de se réveiller de son cauchemar en lui trouvant une issue. Cet acte marque son entrée dans un temps nouveau. Celui où, désormais plus seul, il va lui aussi vers une renaissance pour vivre une nouvelle existence.
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Après son départ, son rapport à l'espace et au temps devient plus complexe car ses repères changent. Temps et espace semblent confondus. Précédant Martin Réveil plus souvent qu'il ne le suit, "ils marchèrent longtemps, dans plusieurs nuits", des ténèbres de la nuit des temps à l'aube d'un jour nouveau. Okilélé n'est plus dans son histoire d'enfant solitaire, il aborde maintenant la dimension de la collectivité, du temps de la Préhistoire à celui de l'Histoire. À défaut d'être membre d'une famille, il doit devenir membre de la communauté et y trouver sa place dans le temps et l'espace. Ce monde de la vie sociale introduit de nouveaux repères encore non maîtrisés, ceux de la frise chronologique historique. D'un dolmen préhistorique en passant par un piédestal de l'époque gallo-romaine, jusqu'à une Boît-Taréponz-télévision des temps modernes, Okilélé se déplace au hasard de ses pas.
Un peu perdu dans ce nouvel espace-temps, il se repère encore par rapport aux événements de sa propre vie : le "jour de Gradusse" est annoncé comme le font les enfants qui parlent de l'heure des mamans à l'école. Le cheminement d'Okilélé se trouve en partie révélé par un procédé iconique cher à Ponti et toujours aussi efficace : le découpage d'une image de fond en plusieurs vignettes traduisant dans un même espace les différents déplacements dans le temps des personnages. Cet artifice maintient une unité spatiale conjointement à des espaces temporels différents. Il sera utilisé par la suite plusieurs fois durant le parcours, jusqu'à la métamorphose en arbre, où il renforce l'impression d'intemporel. Les incrustations narratives participent aussi de cette impression, le code linguistique donnant des informations sous différentes formes dans un même espace.
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Après avoir quitter Gradusse, Okilélé se retrouve désemparé, "seul, avec Martin Réveil". Sentiment de solitude paradoxal, mais d'autant plus compréhensible qu'il ne communique apparemment plus avec son ami, qui ne fait qu'adopter des attitudes mimétiques, comme un petit enfant copiant son grand frère. Depuis leur départ, Martin Réveil n'a plus le rôle structurant qu'il avait sous terre. Ce n'est plus Okilélé qui court après le temps mais le temps qui a du mal à suivre le cours des événements. Okilélé est même parfois obligé de porter son réveil, surtout lorsque c'est "trop dangereux pour lui". Martin Réveil semble vouloir rester dans le monde de l'enfance tandis qu'Okilélé gagne en maturité, acceptant la prise de risque que représente l'affrontement avec l'inconnu du monde. C'est Okilélé qui dorénavant montre le chemin, mais dans un état d'errance physique et d'égarement mental tel qu'il ne sait où il va, "sans plus savoir quel jour on était". Alors même qu'il vient de hurler rageusement qu'il ne veux plus qu'on l'aide, comme un enfant frustré, il sait néanmoins reconnaître la valeur des conseils d'un "vieillard très vieux et très sage", qui lui redonne des repères spatio-temporels, plutôt abstraits et énigmatiques comme il se doit : "Maintenant, c'est aujourd'hui. […] Il te faut suivre le fil, trouver la Vieille Forêt […]." Okilélé suit ces instructions au pied de la lettre, retrouvant ainsi le fil de son chemin, "mince comme un cheveu".
Venant d'un monde historique désertique, aux couleurs chaudes et rougeoyantes, qui devient de plus en plus fantastique dans sa végétation, Okilélé arrive dans un lieu magique traduit par la froide ambiance verdâtre du "bois de silence". Le combat contre le dragon forme une image de transition entre les deux mondes, tant au niveau des couleurs que du pont de corde traversant la page, passage étroit que l'initiation oblige à franchir. Mais cette corde conduit à "une maison d'où elle ne ressortait pas". C'est un lieu d'anéantissement, dans lequel Okilélé va effectuer jour et nuit des travaux impossibles à réaliser dans le temps et l'espace du réel : remplir un puits "sans fond", couper du bois "pour tous les hivers", faire "neuf petits déjeuners par jour, même la nuit". C'est un lieu de perte des repères, dans lequel la perspective même du paysage est impossible, à en juger par l'oiseau-fontaine qui se situe sur deux plans, à la fois éloignés et rapprochés. C'est le seul endroit où Martin Réveil, sentant le danger, manifeste son opposition en refusant de suivre Okilélé et en cessant de copier ses faits et gestes. Okilélé reprend ses esprits et se rend compte que céder à l'injonction de Pofise Forêt qui veut "arrêter son ami Martin Réveil" marchant au loin, serait s'arrêter lui-même, se figer dans le temps et mourir. Il décide de quitter Pofise Forêt, refusant que le temps s'arrête, malgré les écueils de la vie.
Quand Okilélé quitte ce lieu de mort, il a perdu à nouveau ses repères dans l'espace. Sans plus de fil pour le guider, marchant "sans savoir où aller", il va devoir faire appel cette fois à lui seul pour se retrouver. Il se plante en terre durant le temps que dure la reproduction des oiseaux. Il est dans une conscience temporelle d'un cycle de la nature, accompagné par Martin Réveil qui en sonnant pour la première fois confirme qu'il est temps de cesser "de faire l'arbre", "le jour où les oiseaux s'envolent". La mise en page augmente l'effet d'une durée virtuelle accélérée, les huit images de la métamorphose en arbre se succédant comme les prises de vues instantanées d'un film documentaire à grande vitesse passé au ralenti, permettant de voir pousser les branches et les feuilles. Mais Okilélé est en même temps dans une intemporalité intérieure, symbolisée par l'endormissement sous une feuille de Martin Réveil, comme si le temps s'arrêtait pour laisser les "pierres aussi vieilles que la terre" lui livrer leurs secrets. Il n'a plus vraiment besoin de conseil pour poursuivre son chemin ; néanmoins il faudra qu'un arbre lui suggère encore d'aller "sur cette planète où quelqu'un [l']attend" pour qu'il se décide à planter la graine qui fera pousser la montagne. Capable d'arrêter mentalement le temps, il est aussi désormais devenu totalement maître de ses déplacements dans l'univers. Okilélé est passé du temps de l'enfance et de son histoire, à celui de l'Histoire puis de l'initiation par les secrets hors du temps de la terre, avant d'être dans le temps de l'adulte qui accède à la compréhension des causes. Mais cette compréhension n'est accessible que si elle passe dans un premier temps par la mise en mot, le développement du langage, puis par l'accès à un langage universel.
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Le premier contact d'Okilélé avec la langue donne lieu à une compréhension décalée elle aussi, puisqu'il répond aux exclamations familiales péjoratives comme à une nomination. Tel un animal qu'on dénomme en constatant une particularité physique, il se trouve affublé d'un nom en transcription phonétique - qui traduit aussi la segmentation linguistique erronée du petit enfant - procédé récurrent dans l'onomasiologie des albums de Ponti. Ne parlant pas encore, il met en place un "parlophone", seul mode de communication à sa portée. Mais ce système, qui ne le conduit qu'à museler toute la famille avec ses cordes, s'avère inadapté et renforce l'incompréhension et l'incommunicabilité. Il ne peut remplacer l'usage du langage, auquel Okilélé ne semble pour l'instant pas avoir encore accès.
C'est face à la colère parentale qu'il sera poussé à prononcer ses premiers mots, exprimés non pas dans l'heureuse béatitude qui conviendrait à une première tentative de communication par la parole, mais teintés d'une angoisse exprimant à la fois la pitié qu'il implore et la peur qu'il ressent devant eux : "Pitrouille ! Pitrouille !"
Martin Réveil sera le premier personnage à lui parler vraiment, pour lui raconter la triste "histoire de sa vie", incrustation narrative dans une bulle de B.D. qui augmente l'effet d'intimité du discours parallèle à celui du narrateur. Grâce à ce compagnon d'infortune, il apprend "à lire et à écrire en mangeant de la soupe aux lettres" ; les petites nouilles alphabétiques attestent de son niveau d'écriture, de l'ordre du "caca bo(udin?)". Attiré très tôt par les livres, Okilélé ne pouvait qu'en regarder les images, mais la place centrale qu'occupe la grande bibliothèque dans sa "Maison-Sous-la-Terre" témoigne peut-être du niveau de lecture qu'il désir atteindre par la suite.
Plus tard il rencontre Gradusse, l'éléphant statufié sur son piédestal, faisant référence au Gradus de Dupriez, abrégement de Gradus ad parnassum. Allusion non seulement amusante à ce répertoire plutôt dense des procédés littéraires, mais qui détermine aussi un rapport signifiant de l'être au monde et au langage, ayant accès aux figures de rhétorique, formes de "surgissement souvent indifférencié du moi au monde 1". Figé d'avoir exprimé son "moi", Gradusse recouvre l'usage de la parole grâce à Okilélé qui légitimise cette expression, faisant ainsi preuve de sa perspicacité et du niveau d'élaboration qu'a atteint son propre langage : "Si tu as eu le dernier mot, tu l'as toujours, et un mot c'est suffisant…"
À en croire la Cafteuse, effectivement "un seul mot suffit". Mais face à la Boît-Taréponz, le "moi" de ce Gradusse impulsif, symbole d'une personnalité au stade d'individuation, toujours trop "pressé de rendre service", à la parole primitive personnifiée en un petit "moi" rouge et poilu à l'aspect diabolique, ne s'avèrera néanmoins pas suffisant. Il sera même erroné, puisque ce n'est pas le mot magique qu'elle attendait pour répondre "à toutes les questions, même celles qu'on a pas posées". Ce "moi" égocentré, libérateur lorsqu'il est expression d'une conscience de soi qui permet de sortir d'un état catatonique, déclenche en revanche le silence et le recul lorsqu'il s'impose trop aux autres. Gradusse, enfermé dans son égocentrisme, compagnon de route qu'Okilélé n'avait pas demandé, s'est à ce point imposé dans la situation de communication qu'il a fait perdre au héros sa chance d'accéder à la connaissance, "d'entendre les réponses à toutes les questions qu'il se posait". On peut noter le jeu entre le discours euphémique du narrateur qui annonce qu'Okilélé "dit au revoir à Gradusse", tandis qu'Okilélé hurle "je veux plus qu'on m'aide!", réaction émotionnelle encore très infantile. On retrouve dans tout ce passage la double conduite narrative, qui inclut dans l'histoire les manifestations subjectives de Gradusse et d'Okilélé dans des bulles, ainsi que les explications complémentaires de la Cafteuse, renforçant l'aspect oraculaire de son propos.
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Lorsque plus tard il tente de communiquer avec les arbres, il ne peut entendre leur réponse, ne sachant pas "parler arbre". Ce qui renforce, après l'épisode de Gradusse, la prise de conscience que la communication impose d'utiliser le langage adéquat. Il apprend donc à "parler arbre" et à "parler oiseau", et muni de ces langages de la nature, il peut enfin parlophoner "avec le monde entier". Et qui plus est sans parlophone mais grâce à sa trompe, devenue la branche principale de l'arbre. Mais tout à son enthousiasme, il utilise dans un premier temps cette nouvelle compétence un peu à tort et à travers, posant "mille questions à n'importe qui, sur n'importe quoi, pendant trois jours et trois nuits". Okilélé réussira enfin à parlophoner avec les étoiles et "le plus petit caillou de tout l'univers", découvrant ainsi le remède pour réveiller le soleil, dont la chaleur peut de nouveau rayonner "partout autour de lui", faisant refleurir la nature aux pieds du lit de la princesse qui s'éveille. La maîtrise du langage permet d'avoir prise sur son destin.
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Mais la personnalité d'Okilélé n'a pas encore vraiment assumé la totalité de son moi, ni actualisé toutes ses capacités. Il a acquis le pouvoir de maîtriser le monde ; "parlophoner avec qui [il] veut", faire pousser les montagnes, atteindre des planètes lointaines et guérir les astres. Mais revenu à son point de départ muni de ces nouveaux pouvoirs quasi divins, il découvre que durant son absence le chaos s'est installé dans l'univers familial. La maison de ses parents est en ruine, "trempée par les pluies, battue par les vents". Contrairement à toute attente, ils ne sont nullement satisfaits d'avoir évincé leur rejeton, car tout va mal depuis son départ. Ces parents si destructeurs, qui lui ont refusé l'amour et le droit à l'existence en tant qu'être différent d'eux-mêmes, subissent le contrecoup de leur abandon. Leur monde matériel a été "démoli par les tempêtes", et leur univers mental n'est pas indemne : sujets à des désordres psychiques graves, ils "pleuraient sans cesse", "les repas n'avaient plus de goût", "leurs mains faisaient autre chose", et "leurs mots disaient le contraire", jolies formules enfantines qu'on pourrait traduire par état dépressif, actes manqués et autres lapsus.
C'est alors Okilélé qui va prendre en charge sa famille. Il prépare "un bon repas dans la grande marmite de fête", dans laquelle il met "pour le goût […] sa cape et les dernières gouttes du ruisseau de larmes". Malgré le goût certainement amer de cette soupe qui leur fait ravaler leurs larmes, elle suffit à les faire revivre. C'est donc lui, petit être parvenu à maturité, qui effectue la réparation du méfait auprès de sa famille, et qui les aide, de la place de celui qui a réussi à se construire une nouvelle identité en acceptant sa différence. Toute la famille rebâtira la maison "exactement comme avant, sans rien changer", sous l'il vigilant d'Okilélé qui retrouve ainsi son monde initial, mais enrichi de cette réparation qui lui permettra de vivre une relation familiale différente.
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Okilélé a donc atteint ses objectifs : "savoir pourquoi les choses étaient comme ça et pas autrement", "savoir où était le quelqu'un qui l'attendait" et "avoir les réponses à toutes ses questions". Si la vie était aussi injuste avec lui, ce n'était pas de la faute de ses parents, irresponsables eux-mêmes victimes de leur propre histoire, mais parce que tout allait mal depuis que le soleil était tombé endormi. Les causes du malheur étaient extérieures aux murs de la maison familiale. Son existence n'était pas aussi vaine qu'il le croyait puisqu'il a su entendre l'appel des étoiles, sauver le monde en général, sa famille et lui-même en particulier. Passant de l'obscurantisme à la lumière, il a dû franchir de nombreuses épreuves pour dépasser la névrose familiale, atteindre la maturité suffisante et obtenir le pouvoir d'agir sur sa vie.
Son univers reconstruit, il peut maintenant se projeter vers un futur proche dans lequel l'amour lui sera accessible. Être en devenir, il ne sera un adulte véritablement accompli que lorsqu'il aura obtenu la main de la princesse, avec "sa permission" bien entendu, pour combler son désir de fusion. Car la prochaine étape de sa destinée n'est probablement pas de rester dans ce monde familial reconstitué, étape nécessaire mais pas suffisante, mais de trouver enfin l'amour avec l'âme sur, comme le laisserait supposé son regard final tourné vers les cieux. Quoi qu'il en soit, dorénavant le soleil ne l'oubliera plus.
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Argos
Les numéros 31 et 32 de la revue Argos reprennent cette analyse ainsi qu'une
démarche pédagogique spécifique proposée par Catherine
Martzloff autour des albums de Claude Ponti.
Compte rendu de l'animation de Anne Dupin, adapté et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 05/04/2007
Une autre animation, complémentaire, fut consacrée à une exploration de pistes pédagogiques à partir de l'uvre de Claude Ponti.
Lire le compte-rendu de cette animation
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