Cette rencontre était organisée en direction des bibliothécaires
du Val de Marne, par Francine Foulquier (Conseillère culturelle pour
le Livre jeunesse au Conseil général du Val de Marne).
Mardi 15 juin, Hôtel du département, Créteil
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Le livre sur lequel Kveta Pacovska travaille actuellement sera édité par Le Seuil et soutenu par une aide à la création du Conseil Général du Val-de-Marne. Il sera offert à tous les nouveau-nés du Val de Marne en 2005.
K.P : J'ai fait quelques livres, une série,
que j'appelle les livres "à toucher". Ce qui me semble important,
ce n'est pas seulement ce que vous voyez avec vos yeux, mais aussi ce que vous
pouvez sentir, la forme d'un chiffre ou d'une lettre ; c'est de pouvoir
utiliser, si possible, les cinq sens …
Mon premier livre a été édité en français :
son titre est "Jamais deux sans trois". C' est un ouvrage sur les
chiffres ; j'adore leurs formes et l'importance qu'ils ont dans notre vie.
Chaque double-page est consacrée à un chiffre, avec une petite
exception pour le chiffre trois, parce qu'il me plaît énormément.
Il y a des jeux de relief qui permettent d'appréhender les chiffres,
ainsi que deux personnages, un clown et un hippopotame. Des pastilles,
des ouvertures, des pliages, des miroirs, des inversions permettent d'interagir
avec le livre, qui devient un objet à manipuler, dans lequel on peut
pratiquement entrer… C'est un livre avec lequel on peut beaucoup s'amuser.
Il a été publié en 1990, j'ai cru que ce serait le premier
et le dernier, qu'il ne plairait pas, qu'il ne serait pas compris. Par miracle,
tous les stocks ont été vendus et j' ai eu la chance de faire
d'autres livres depuis. Ensuite, en effet, est venu
le livre sur les couleurs, puis celui sur les formes, l'alphabet, sur comment
se faire des amis en papier… Voilà.
Pouvez-nous nous parler de l'origine de la prédominance
du rouge dans vos ouvrages ?
C'est une question récurrente, une bonne question…
J'aime toutes les couleurs, mais certaines sont plus difficiles à travailler
que d'autres. Je me souviens d'un texte de travail que j'ai écrit il
y a quelques années, et qui disait à peu près ceci :
le blanc est la meilleure couleur pour moi, car elle est pure ; le jaune
est la meilleure couleur pour moi, de par sa chaleur ; le rouge est la
meilleure couleur pour moi, chaleureuse et brillante ; le vert, qui est
la meilleure couleur pour moi, reflète le vivant ; le bleu est la
meilleure couleur pour moi, parce qu'elle est liée à notre esprit ;
le noir est la meilleure couleur pour moi, car c'est la reine des couleurs qui
contient toutes les couleurs, les recouvre toutes… Chaque couleur pour
moi est la meilleure. Dans un de mes livres, un escargot se plaint parce qu'il
n'a pas de couleurs ; il pleure et crie pour les trouver, et le livre lui
offre une vaste gamme de couleurs et la possibilité d'en créer.
Il découvre, et nous avec lui, comment sont les couleurs la nuit ou le
jour, sur fond noir ou sur fond clair.
Vous nous avez dit tout à l'heure combien les chiffres sont importants
pour vous. Avec les lettres, le papier, on reste toujours sur le livre, sur
ce qui compose le livre ; souvent on retrouve le livre dans le livre ;
au point que je me demande si dans votre activité de plasticienne vous
ne réfléchissez pas aussi à ce sujet, créant un
va-et-vient entre les deux mondes.
C'est vrai, les deux reflètent mon travail et mes pensées.
J'ai toujours voulu que les enfants puissent profiter de cette autre partie
de mon travail, et c'est d'ailleurs dans cet esprit que je suis en train de
réaliser mon prochain ouvrage.
Vous parlez beaucoup des enfants ; y pensez-vous lors de la conception
de vos livres ou les réalisez-vous sans penser aupublic auquel ils sont
destinés ?
Je travaille, tout simplement, et quand je travaille je ne pense pas à
tout ça. Ensuite, j'estime que le travail destiné aux enfants
ne doit pas être de moins bonne qualité que pour des adultes, mais
meilleur au contraire. Je n'aime pas l'attitude qui consiste à dire "Bah,
de toute façon, c'est destiné à des enfants… "
Justement, leur esprit est encore vierge, profond, ils y impriment plein de
choses qu'ils vont garder toute leur vie. Je crois en cela et je crois qu'il
est important que ces enfants, futurs architectes ou ingénieurs, aient
acquis d'une manière plus sensitive que pédagogique ces notions
d'espace, de forme, d'abstraction.
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Votre premier ouvrage était-il un choix personnel ou s'agissait-il
d' une commande ? |
Je reviens sur le rouge, car dans les bibliothèques, les enfants
qui veulent lire et relire vos ouvrages ne de
mandent
pas les livres de "Madame Pakovska" mais de "la dame qui fait
des livres en rouge"…
Oui, j'aime cette couleur, elle est chaleureuse. De plus, techniquement, elle
était plus maniable que d'autres ; sa reproduction sur un certain
type de papier était aisée à une époque où
ce n'était pas le cas de toutes les couleurs.
F.F : Un petit mot sur Le Seuil, l'éditeur français des ouvrages de Kveta Pakovska : peu d' éditeurs sont capables d'assurer une telle qualité de fabrication et de s'engager sur des livres qu'ils considèrent comme des uvres d'art, en déployant des moyens importants. Les auteurs y ont un statut d'auteur, mais aussi d'artiste, ce qui n'est pas le cas chez tous les éditeurs. Il y a d'ailleurs un département "Image" qui traduit cette préoccupation, cette volonté de bien réaliser des projets qui peuvent être compliqués.
K.P : En effet, c'est compliqué ; parfois les artistes
créent des images qu'ils donnent à l'éditeur pour qu'il
se charge de la mise en page ; ici, ce n'est pas le cas. On a une architecture
complexe, des images, ce qui nécessite parfois trois épreuves
préliminaires.
Le livre que je suis en train de préparer et qui sera offert aux nouveau-nés
du Val-de-Marne fera, je l'espère, l'objet d'autant de soins ; pas
seulement parce qu'il est destiné à des enfants qui vont naître,
mais aussi parce que ces enfants sont et seront des personnes, au-delà
de l'âge qu'ils peuvent avoir à tel ou tel moment. C'est ce que
j'apprécie particulièrement dans ce travail. La France
a une tradition d'histoire de l'art extrêmement importante ; c'est
un plaisir pour moi de penser que ces êtres vont grandir et porter en
eux, dans ce bagage culturel, mon ouvrage.
L'art a un statut important dans votre uvre. Tout aussi important est l'aspect ludique, joyeux ; le mouvement, le rythme, le dynamisme qui complètent l'impact de la couleur et que l'on retrouve d'un livre à l'autre. La page est pensée, modifiable (par le jeux de languettes, etc.) et son aspect ludique permet justement une appréhension de l'art moins muséale et plus agréable : on n'est ni dans l'apprentissage, ni dans l'éducatif…
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Un livre important de ce point de vue est "Alphabet" ; j'ai choisi les voyelles, on peut jouer avec, les voir de différents points de vue, elles sont faites pour être prononcées, entendues, touchées, retournées, décomposées ou recomposées… Pour le rythme, en effet, j'aime alterner des pages blanches avec d'autres aux couleurs soutenues afin de créer des contrastes. Je joue avec le positif/négatif, la forme de la lettre, son relief, etc. La beauté, c'est une façon de comprendre qui a son propre pouvoir. |
Pour continuer à parler du mouvement et de la forte dimension
ludique dans votre uvre, pouvez-vous nous parler de la transposition sur
cédérom de vos uvres et de la manière dont vous avez
affronté un changement de support aussi important ?
Ma condition préalable à cette proposition d'adaptation était
justement que je puisse contrôler cette transposition du début
à la fin. Je voulais que tout soit très simple afin que même
les tout jeunes enfants puissent manipuler le clavier. Presque tout a donc été
fait selon mes souhaits, même si pour des raisons techniques je n'ai pas
réalisé moi-même certaines choses. Il y avait une partie
expérimentale dans ce projet, je suis donc satisfaite, en particulier
pour le cédérom sur l'Alphabet.
Avez-vous eu l'occasion d'expérimenter vos livres avec des enfants,
de les voir en situation avec des enfants, et si oui, cela a-t-il changé
quelque chose dans votre processus créatif ? Est-ce au contraire
un monde totalement intérieur sur lequel l'influence des enfants n'a
pas prise ?
Il faut suivre sa propre voie ; notre monde intérieur, quoi qu'on
fasse, est influencé par le monde extérieur. J'ai toute ma vie
eu des occasions de voir et d'écouter des enfants, de voir à quel
point ils sont eux-mêmes influencés par l'extérieur sans
se pos
er
de questions inutiles… Je crois en les enfants, je crois aux enfants. Parfois
je pense que même s'ils n'en disent rien, ils savent plus de choses sur
nous que nous-mêmes.
"Le petit roi des fleurs", un très bel ouvrage publié
en 1992, est désormais introuvable. Une réédition est-elle
envisagée ?
Cette question à propos de ce petit livre qui n'arrive décidément
pas à vieillir m'a souvent été posée. Il a eu deux
ou trois éditeurs en France, il a été traduit en dix-sept
langues, ce fut effectivement un succès. Je fais tout pour qu'il soit
réédité, mais en vain pour l'instant.
Avez-vous projeté d'exposer vos uvres en France dans un
avenir proche ?
F.F : Traditionnellement, une exposition composée d'originaux
du livre offert aux bébés est présentée à
l'occasion de son lancement. Cette année, à partir de ce livre,
nous allons réfléchir avec Kveta à la manière de
monter cette exposition : que montre-t-on, comment le montre-t-on …
non seulement en intégrant le livre, mais peut-être aussi d'autres
uvres issues du travail de plasticienne de Kveta, qu'il pourrait être
intéressant de mettre en regard. C'est une idée de départ,
nous verrons plus tard comment la mettre en place.
K.P : Mon travail est aussi de faire des expositions, ce sera un plaisir de travailler dans ce sens. Je suis peintre, sculptrice, plasticienne, et je n'ai jamais suivi d'études de graphisme. J'aimerais que mes ouvrages soient perçus ainsi, non pas comme des uvres d'un illustrateur professionnel mais comme le travail créatif d'un autre ordre.
F.F : Il y a trois dimensions qui nous intéressent :
les originaux du livre, qui procurent une expérience esthétique
et des sensations riches, bien que techniquement il soit assez contraignant
de les exposer ; le livre, qui est à la fois une rencontre artistique
et une rencontre ludique ; enfin, les uvres de Kveta en tant que
plasticienne. Il sera difficile de traiter ces trois dimensions mais c'est en
tout cas dans cette direction-là que nous allons nous questionner. Dès
que nous aurons des informations plus précises, vers la rentrée,
vous serez informés…
En attendant, nous pouvons vous parler de ce livre afin que vous puissiez l'imagi
ner.
Il s'agit d'un gros projet, original, qui s'inscrit dans la continuité
de l'uvre de Kveta mais qui est aussi un projet particulier qui traduit
dans sa forme son caractère exceptionnel.
K.P : C'est difficile de parler de quelque chose qui n'est pas encore achevé… Il s'agit d'un projet énorme, qui est composé d'une centaine d'images, disposées en accordéon sur une cinquantaine de pages recto verso. Il y a plusieurs manières de lire ce livre : on peut tourner les pages, le déplier et en faire le tour. Il y a la possibilité de jouer avec les formes et les couleurs, avec des parties découpées recomposables a posteriori. Le ludique et le créatif sont là aussi toujours très présents. J'ai un peu de pudeur à en parler avant qu'il ne soit terminé…
F.F : Kveta avait très envie de destiner le livre à l'enfant et de faire la part belle à l'enfant-lecteur dans le livre. L'idée est celle de "c'est un livre pour toi", c'est à dire faire de la place pour l'enfant dans le livre. Ce livre suggère le mouvement, à la fois de la pensée et du corps.
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Kveta Pacovska termine cette rencontre en nous présentant de superbes affiches réalisées pour de nombreuses expositions, et nous livre quelques réflexions de travail notées sur certains thèmes : |
LIVRE Un livre, c'est pour moi une architecture. C'est un espace donné, scellé, dans lequel je compose des pages vides, découpées, écrites ou peintes.
CUBE Imagine un cube. Imagine un nouveau cube. Imagine un cube rond et peint le de tous côtés !
INVITATION Aujourd'hui, j' ai invité l'hippopotame et l'oiseau bleu à prendre le thé. J'espérais sincèrement qu'ils soient bien avec moi.
DESSIN Un dessin est un dessin. Il ne doit ni ne peut faire semblant. Il exprime nos sentiments et nos pensées.
COULEURS Noir et blanc ne font pas partie du spectre des couleurs, mais pour moi ce sont des couleurs et elles expriment le contraste maximum -et le contraste maximum c'est la beauté maximum. Je lutte pour obtenir le contraste maximum ; rouge et vert, placer les couleurs l'une par-dessus l'autre. Tout dépend de la proportion, du rythme, de la taille, de la quantité et de la mise en relation des couleurs. C'est comme la musique : chaque note est belle en elle-même, et créatrice, combinée aux autres, de nouvelles dimensions, d'harmonies, de disharmonies, de symphonies, et de livres pour enfants.
Parfois je travaille des jours entiers, des semaines entières, sans
être satisfaite. Je prends alors des ciseaux et je coupe tout en morceaux,
mais je ne suis toujours pas satisfaite. Alors je recolle tout…

Compte rendu rédigé par Jérôme Trinssoutrop, CRDP.
consulter une bibliographie des livres illustrés par Kveta Pacovska
